1. Tel est notre cap

    Vous êtes si nombreux à m’adresser de magnifiques messages de confiance et d’encouragements que je ne peux satisfaire au plaisir de répondre à chacun d’entre vous.

    La campagne électorale a donné une odeur de souffre à une campagne de discrédit. C’est une bien laide façon de faire de la politique ou de l’information, pour les quelques uns qui s’y sont commis.

    Ce tapage, qui se veut intimidant, ne saurait occulter l’essentiel. 

    Merci à chacun d’entre vous. Votre confiance m’est précieuse.

    On est en droit de tenir en aversion les brutalités qui furent infligées aux citoyens par des politiques fiscales, économiques, sociales, qui ont livré sans emploi, sans revenu, sans ressources de plus en plus de personnes à la précarité, à l’appauvrissement, au déclassement social, à l’angoisse du lendemain.

    Le Président de la République a rappelé le rêve français : ouvrir le chemin pour la génération suivante.

    Les politiques, les décisions, les actes que nous devrons mettre en œuvre visent à réconcilier, à réparer, à redonner espoir et recréer des conditions collectives de prospérité et individuelles de bien-être. Avec courage, persévérance et inventivité. En retissant le lien social.

    Le service public de la Justice y prendra sa part, toute sa part. Les magistrats l’entendent ainsi, les greffiers et les fonctionnaires qui chaque jour animent ce service public, également. Les partenaires de l’Institution judiciaire, avocats et autres professions juridiques et judiciaires partagent cette ambition, voire la fierté de mobiliser à nouveau cette matière noble que sont les intelligences, l’énergie, l’expérience et la volonté de rendre à cette magnifique mission, si structurante pour la démocratie, le lustre et la force d’un droit juste, appliqué avec le discernement dont s’honorent les acteurs de justice, dans des procédures contradictoires.

    Tel est notre cap. Nous poursuive qui peut. « Monter, grimper…mais se hisser ? Oh ! Combien c’est difficile ». René Char

    Christiane Taubira, le 26 mai 2012 

     
  2. A propos de Jules Ferry

    L’histoire est bourrée de pièges. On ne peut la parcourir rapidement, sous peine de clopiner de chausse-trappes en leurres.

    Jules Ferry biaise le regard. Souvent, à propos de personnages célèbres ayant bénéfiquement œuvré en terre métropolitaine et férocement sévi en empire colonial, on suggère qu’ils abritèrent des parts d’ombre et de lumière. Rendons-leur intelligence et cohérence : c’est un même corpus philosophique qui inspire leurs actions urbi et orbi. Raisonnant ainsi, nous sommes amenés à les scruter d’un regard critique, non seulement pour leurs actions contre les peuples colonisés, mais aussi à l’égard du peuple français dans ses antagonismes de classes.

    Nul n’est tenu de me suivre, mais à Jules Ferry je préfère Condorcet, marquis de son titre, et Jean Zay, ministre de l’Education de Léon Blum. La trajectoire de vie de Zay est fugace et tragique. Résistant, il est fusillé par des miliciens lors d’un transfert de sa prison. Il avait 39 ans. Il eut cependant le temps d’instaurer l’école obligatoire jusqu’à 14 ans, d’affirmer l’objectif d’égalité des chances, de combattre les propagandes religieuses et politiques au sein de l’école. Il eut le temps de faire de belles choses, pas de les flétrir. Il croyait à la liberté du peuple par l’éducation intellectuelle et morale. Comme Condorcet qui, déjà en 1792, rédigea un décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, qu’il voulait gratuite, obligatoire, laïque et universelle. Pour garçons et filles. Et le droit de vote pour les femmes. Condorcet ne concoctait pas d’ôter à la vie ses saveurs, dont les effervescences de la raison critique. Foin d’une école enseignant à tous la nécessaire compréhension des ordres pour devenir des citoyens obéissants. Condorcet affirmait que ‘plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre’.

    Il avait perçu que le meilleur rempart aux abus de pouvoir était la lutte contre l’ignorance : il voulait que l’école formât ‘des citoyens difficiles à gouverner’.

    C’est à Jules Ferry que les circonstances offrirent de mettre en place cette école obligatoire, gratuite et laïque. Elle généralisa l’instruction élémentaire tout en préservant les élites. Jean Zay visera l’accès au savoir pour tous, le plus loin possible, dans les meilleures conditions, chacun selon ses capacités, choisissant son orientation, dans des classes à effectifs réduits.  

    Voilà longtemps déjà, plusieurs siècles, que les idées circulent. Celles qui élèvent l’homme autant que celles qui classent les civilisations. La toquade meurtrière sur les races supérieures autant que les utopies rationalistes sur l’homme libre et responsable grâce à la connaissance.

    En cette même fin de dix-neuvième siècle, le grand-père de Salvador Allende instaurait au Chili l’école laïque, plus émancipatrice que ces écoles confessionnelles héritées de la colonisation, fabriques à soumission.

    Vous savez ce qu’apporte le savoir ? la puissance ! le vrai pouvoir ! celui de donner direction et sens à sa vie. Savoir ‘que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite’. Aimé Césaire

    Christiane Taubira, le 14 mai 2012

     
  3. Harcèlement sexuel déclaré hors-le-droit !

    Le mois de mai est un mois de femmes.

    Je ne parle pas de cette religion à mystères et commandements qui vénère une immaculée conception comme si une chose aussi belle et douce que l’amour était péché.

    Je ne parle pas non plus de la déesse païenne Maïa et de ses fleurs.

    Je pense en passant, je dois l’avouer, aux femmes de la Plaza de Mayo à Buenos Aires, ces mères et grand-mères qui, une fois chaque semaine, tournaient dans le sens inverse de l’aiguille d’une montre sur cette place qui sert de parvis à la Casa Rosada, maison rosée équivalente de la Maison blanche ou de l’Elysée. Lors de leur premier sit-in, les militaires de la dictature leur donnèrent ordre de circuler. Imaginatives, elles circulèrent…en rond. Trente ans durant, chaque jeudi. Elles portaient un foulard blanc, en tissu de langes, réclamant leurs enfants disparus sous la dictature Videla. Les brutes du pouvoir les nommèrent ‘las locas’, les folles. Mères de la Place de mai, elles commencèrent, à dire vrai, le 30 avril 1977. Juste la veille.

    Le mois de mai, en pays tempéré est un mois où l’on plante, où l’on sème. Où l’on s’aime aussi, mais ce n’est pas le seul.

    Aimer suppose du respect. Harceler n’a rien à y voir.

    Beaucoup parmi les hommes, y compris des diplômés et des chics, croient que la drague lourde, la rengaine crue, l’insistance épaisse, la proposition triviale, la hardiesse grossière sont des méthodes de séduction. Ce que je dis là relève de l’intuitif.

    Ayant autorité, professionnelle ou publique, il en est qui en usent comme méthodes de prédation. Cette affirmation relève de l’empirique.

    Une trentaine de plaintes au moins semblent en cours d’instruction. Une trentaine de femmes ayant osé, malgré la subordination et ses risques, malgré les frais judiciaires estimés entre 10 000 et 20 000 euros, malgré l’incertitude du verdict et ses effets ravageurs. Ça, c’est de la statistique.  

    En ayant recours à la justice, ces femmes se posent en sujets de droit contre ceux qui les traitent en objets de désir. Elles disposaient d’une loi. Nous fûmes quelques unes en janvier 2002, à considérer et à dire à voix haute que cette loi pêchait par généralité et imprécision, eu égard à sa version précédente dix ans plus tôt. Le mieux étant parfois l’ennemi du bien. Mais au moins cette loi existait-elle, et le harcèlement était hors-la-loi par le fait du Droit.

    Le mois de mai est un mois de femmes. Nous sommes plus belles car ce temps de floraison est propice aux décolletés et aux sourires. Nous sommes la moitié du ciel. Et de tous les pays de la Terre. Imagine-t-on une démocratie qui se croit si vertueuse qu’elle donne des leçons au monde et qui, cependant, livre un citoyen sur deux, potentiellement exposé, aux abus du plus fort. Pire, le désarme. Une qui ne s’en accommode pas, c’est l’Ethique.  

    C’est pourtant en ce mois de mai que les neuf Sages du Conseil constitutionnel décidèrent d’abroger la loi punissant le harcèlement sexuel. Sagesse ? Vide juridique. Invalidation de plaintes en cours. Largage de victimes en pleine traversée judiciaire. Nouvelle catégorie de sans-droits. ‘Le malheur d’autrui n’est qu’un songe.’

    Christiane Taubira, le 11 mai 2012

     ( Voir aussi : Participation à la table ronde “Femmes et culture” par Le temps des femmes, le mardi 15 mai à 17h00 )

     

     

     
  4. Christiane Taubira invitée du Journal de Public Sénat, ce jeudi 10 mai, journée de commémoration de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions.

    Une édition en direct, en compagnie de Robert Rochefort, député européen du MODEM, également invité de cette édition de 19h00.

    Presque trente minutes d’entretien au cours duquel Michel Grossiord aborde tous les sujets d’actualité : la commémoration et sa valeur pour la République, l’investiture de François Hollande et la constitution imminente du gouvernement, le calendrier des élections et le début de la campagne pour les législatives.

     
  5. Ensemble, nous faisons mémoire


    Digne. Attentif. Tel était le Président de la République élu. C’était ce matin au jardin du Luxembourg. Une présence chargée de sens. Reçue à telle hauteur par ceux qui ont assisté à cette cérémonie de commémoration, où nous faisons mémoire ensemble, interrogeant cette histoire complexe pour lui extorquer ses enseignements sur notre présent, lui emprunter les clés de nos identités improbables, de nos intarissabilités culturelles, de nos fulgurances artistiques; lui dérober les codes qui transportent tant de subtilités dans nos gastronomies rituelles, des queues de cochon au colombo; dans nos danses de combat, du kasé-kò ou du ladja à la capoeira; dans nos superstitions et dans nos entêtements. Nos susceptibilités aussi. D’un continent à l’autre. Car elle ne se livre pas aisément, cette Histoire de millions d’hommes, de femmes, d’enfants arrachés à leur terre, à leurs familles, à leur univers, nés en colonies, abrutis sous le soleil roide de la plantation, fouettés pour insolence, mutilés pour fugue, écartelés pour marronnage, crime de liberté. Elle ne se livre pas aisément, guère au-delà des faits que l’on sait désormais reconstituer. Guère au-delà des chiffres, sur lesquels on s’accorde à peu près. Guère au-delà des lieux, que l’archéologie continue à repérer. Il faut la fouiller, l’amadouer, la bousculer pour l’explorer au tréfonds de ses contradictions, de ses paradoxes, et d’abord celui-ci : comment un système aussi violent, qui plus de quatre siècles durant a emporté dans un implacable maëlstrom trois continents définitivement marqués par le génocide des Amérindiens, la saignée de l’Afrique, la mutation économique de l’Europe et son entâchement philosophique, comment un système aussi dévastateur a-t-il pu générer tant de créativité, tant de générosité, tant de génie dans les techniques, les arts, les modes de vie, dans les savoirs; de si originales solidarités entre Nègres marrons et abolitionnistes européens, de si tenaces idéaux d’égalité. Pulsions de vie. Désespérante espèce humaine, irréductible nature humaine. Corps vaincus, esprits invincibles. Il reste encore tant de mystères à percer, tellement de merveilles à fréquenter, tant d’énigmes à résoudre entre la désinvolture qui se donne à voir, le rire tonitruant, et l’hystérie qui surgit, abruptement, faisant d’un incident, d’une maladresse un opéra dramatique.
    Ce matin, nous avons fait mémoire sur un crime contre l’humanité. Ce fut, c’est un crime contre l’humanité. Parce qu’il visait à détruire au plus intime, l’intégrité de l’être, en l’expulsant de la famille humaine. Parce qu’il porte en lui la destruction de l’humanité. 
    C’est à cette altitude que la loi de 2001 a situé son oeuvre.
    En son article premier, elle donne nom et statut au crime. Au présent. La traite négrière et l’esclavage tels qu’ils furent perpétrés, constituent un crime contre l’humanité.
    Et elle stipule le reste à faire. En son article deux, l’enseignement, la recherche, la coopération. Puis aux articles suivants : une date nationale de célébration, ce 10 mai; un comité pour la mémoire et l’histoire pour agir tout le long; la mobilisation des autres puissances européennes; la reconnaissance universelle.
    Cette année, dix pays européens étaient représentés à notre cérémonie. Plusieurs ambassades de la Caraïbe et d’Afrique étaient également présentes. Et des figures, des personnalités, des références d’autres pans de la mémoire nationale, cette année encore, étaient là, naturellement. Quant à la reconnaissance universelle, elle est inscrite dans la Déclaration de Durban de septembre 2001.
    Toutes les dispositions de la loi sont donc en cours d’application. Ma préférence demeure la connaissance, le savoir, la recherche, la compréhension et le partage. Car à faible dose, cette Histoire est écrasante. Mais plus nous y entrons, plus nous saisissons ses en-dessous, plus nous percevons les infimes ressorts de cette incompréhensible science de la survie, de la résistance, de la lutte pour les libertés, plus nous campons en humanité.
    Et nous regardons, éblouis, le feu d’artifice des langues, des religions, des arts, des savoirs, des rites, des syncrétismes dont le patrimoine commun des hommes s’est alors enrichi.
    No women, no cry !

    Christiane Taubira , le 10 mai 2012

     
  6. La loi Taubira  adoptée définitivement le 10 mai 2001 par le Parlement reconnaît la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. La première journée nationale en mémoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions a été présidée par Jacques Chirac le 10 mai 2006.

    Elle est issue d’une proposition de loi dont Christiane Taubira, députée de Guyane est l’auteur et le rapporteur,  présentée à la tribune de l’Assemblée Nationale le 18 février 1999.

    Je souhaite saluer en notre nom à tous neuf jeunes de Guyane que j’ai invités à venir suivre cet événement et qui constituent une chaîne fraternelle. Ils sont Amérindiens, Bonis, Créoles, Haïtiens, Français “métro”, Chinois pour symboliser les quatre continents qui, en Guyane, construisent au quotidien la fraternité (Applaudissements sur tous les bancs).

    Le sujet dont nous nous sommes emparés n’est pas objet froid d’étude. Parce qu’il s’écoulera encore quelques temps avant que ne s’adoucisse la blessure profonde qu’irrigue une émotivité inassouvie, parce qu’il peut être rude d’entendre décrire certains aspects d’une tragédie longue et terrible ; parce que l’histoire n’est pas une science exacte, mais selon Fernand Braudel “toujours se faisant et se dépassant” ; parce qu’enfin, la République est un combat comme nous l’enseigne Pierre Nora, je veux d’abord dire ce que n’est pas ce rapport.

    Il n’est pas une thèse d’histoire, ne prétend à aucune exhaustivité et ne vise à trancher aucune querelle de chiffres mais reprend les seules données qui ne font l’objet d’aucun litige.

    Ce rapport n’est pas le script d’un film d’horreur, faisant l’inventaire des chaînes, des fers, carcans, entraves, menottes et fouets conçus et perfectionnés pour déshumaniser.

    Il n’est pas non plus un acte d’accusation : la culpabilité n’est pas héréditaire et nos intentions ne sont pas de revanche.

    Il n’est pas requête en repentance. Nul n’aurait l’idée de demander un acte de contrition à la République laïque dont les valeurs fondatrices nourrissent le refus de l’injustice.

    Ce n’est pas un exercice cathartique car les arrachements intimes nous imposent des tenaces pudeurs.

    Il n’est pas non plus une profession de foi car nous aurons encore à ciseler notre cri de foule. Pourtant nous allons décrire le crime, l’oeuvre d’oubli, le silence et dire les raisons de donner nom et statut à cette abomination.

    Dès le début, l’entreprise fut marquée par la férocité. Quinze ans suffirent pour faire totalement disparaître de Haïti ses premiers habitants, les Amérindiens. On en dénombrait 11 millions le long des Amériques en 1519, ils n’étaient plus que 2,5 millions à la fin du XVIème siècle. On justifiait l’entreprise par une mission civilisatrice -sauver des êtres sans âme, assurer le rachat de certains- ou la légitimait par la prétendue malédiction de Cham.

    Mais Aimé Césaire l’a démasqué : très vite le geste décisif est celui de l’aventure et du pirate, de l’épicier en grand et de l’amateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec l’ombre portée et maléfique d’une civilisation qui, à ce moment de son histoire, se sent obligée d’étendre à l’échelle du monde la concurrence de ses économies antagonistes.

    La traite et l’esclavage furent extrêmement violents, les chiffres sont d’une extrême brutalité. Dès 1978 Jean Mettas établit un bilan exhaustif. La France apparaît comme la troisième puissance négrière d’Europe. Elle a pratiqué ce trafic dont les seuls motifs furent l’or, l’argent, les épices. Elle a été impliquée, avec d’autres, dans l’esclavage qui transforme l’homme captif en bête de somme et en fait la propriété d’un autre. Le code noir, valable en droit français pendant plus de deux siècles, affirme que l’esclave est un meuble et que l’affranchi doit un respect singulier à ses anciens maîtres.

    Le commerce triangulaire a duré quatre siècles. Le cap Bocador fut atteint en 1416 ; les premières razzias qui ont laissé des traces datent de 1451, sur le Rio de Ouro.

    Il est vite apparu que les Amérindiens allaient être décimés par l’esclavage, les mauvais traitements, le travail forcé, les épidémies, les guerres de résistance. Le dominicain Bartolomé de Las Casas, qui se proposait de les protéger a suggéré l’importation massive d’Africains réputés plus robustes. Quinze à trente millions de personnes ont subi la traite et l’esclavage, et probablement soixante-dix millions puisqu’on estime que sur un esclave parvenu aux Amériques, quatre sur cinq ont péri sur le trajet jusqu’à la côte, dans les maisons d’esclaves de Gorée, de Ouidah, de Zanzibar et pendant la traversée. Le commerce triangulaire a été pratiqué à titre privé et public pour raison d’Etat. Le système esclavagiste s’organisait autour de plantations domaniales prospères. Jusqu’en 1716 les compagnies de monopole ont écarté l’initiative privée. Puis les lettres patentes du 16 janvier 1716 autorisent les ports de Rouen, Saint-Malo, La Rochelle, Nantes et Bordeaux à pratiquer la traite contre vingt livres par tête de noir importée dans les îles et une exonération de la taxe à l’importation.

    Cette violence et cette brutalité expliquent pour une large part le silence convergent des pouvoirs publics qui voulaient faire oublier et des descendants d’esclaves qui voulaient oublier. Pourtant nous savons le partage des responsabilités, nous savons les complicités d’antan et les défaillances ultérieures. “Ils ont su si bien faire les choses que nous avons tout, nous-mêmes, tout foutu en l’air” hoquetait déjà Léon-Gontran d’Amas.

    Nous sommes ici pour dire ce que sont la traite et l’esclavage ; pour rappeler que le siècle des Lumières a été marqué par une révolte contre la domination des Eglises, une revendication des droits de l’homme, une forte demande de démocratie, mais pour rappeler aussi que c’est entre 1783 et 1791 que le commerce triangulaire a connu son apogée ; que si l’Afrique s’enlise dans le non-développement, c’est aussi parce que des générations de ses fils et de ses filles lui ont été arrachées ; que si la Martinique et la Guadeloupe sont dépendantes de l’économie du sucre, si la Guyane a tant de mal à maîtriser ses richesses naturelles, si la Réunion est forcée à commercer si loin de ses voisins, c’est le résultat direct de l’exclusif colonial ; si la répartition des terres y est aussi inéquitable, c’est la conséquence du régime d’habitation.

    La traite et l’esclavage sont un crime contre l’humanité et les textes juridiques ou ecclésiastiques qui les ont organisés percutent la morale universelle. Ce sont nos idéaux de justice, de solidarité, de fraternité qui nous font dire que le crime doit être qualifié et inscrit dans la loi qui seule dira la parole solennelle au nom du peuple français. Cette parole officielle et durable constitue une réparation symbolique la plus pressante de toutes. Mais elle induit une réparation politique, par la prise en considération des fondements inégalitaires des sociétés d’outre-mer liées à l’esclavage et aux indemnisations des colons après l’abolition.

    Elle suppose également une réparation morale pour mettre en pleine lumière la chaîne de refus de ceux qui ont résisté en Afrique, des esclaves marrons qui ont conduit la résistance aux colonies, de villageois et d’ouvriers français, des philosophes et abolitionnistes. Cette réparation conjugue les efforts pour déraciner le racisme. S’attaquer aux sources des affrontements ethniques, affronter les injustices fabriquées.

    Elle suppose une réparation culturelle notamment par la réhabilitation des lieux de mémoire.

    Peut-être cette irruption est-elle un peu brutale. Mais il y a si longtemps que nous frappons à la porte. Ecoutons Léon Gontran Damas : “Je me sens capable de hurler pour toujours contre ceux qui m’entourent et qui m’empêchent à jamais d’être un homme”. Le dialogue semble amorcé avec les mille précautions de ceux qui savent que souvent les mots charrient plus que ce qu’on leur confie, avec des préliminaires attentifs car nous avons tant de choses à nous dire.

    Mais nous allons cheminer ensemble, dans notre diversité, instruits de la certitude merveilleuse que si nous sommes si différents, c’est parce que les couleurs sont dans la vie comme la vie est dans les couleurs ; conscients aussi que lorsque les cultures et les dessins s’entrelacent, il y a plus de vie et de flamboyance; Nous allons donc continuer à mêler nos dieux et nos saints, nous allons implorer ensemble l’Archange, Echu, Gadu, Quetzalcôatl, Shiva et Marienin (Applaudissements sur tous les bancs).

    Christiane Taubira, 18 février 1999.

    Lire aussi :

    • La loi de 2001 reconnaissant la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité stipule en son article 2 que les programmes scolaires doivent faire à cette histoire la place qui convient à son ampleur et à sa durée. Cette obligation est plutôt respectée, comme l’indique le rapport annuel de l’Institut national de la recherche pédagogique. Outre les prescriptions officielles, il est indispensable que les enseignants disposent de supports pédagogiques de qualité. Je souhaite en recommander deux en particulier : Histoire-Géographie-Education Civique, manuel pour classes de 4ème, éditions Hachette, dirigé par Sandrine Lemaire, remarquable par sa rigueur et sa clarte ; le livret De Nantes aux Antilles, sur les routes des esclaves édité par l’Université de Nantes, l’IUFM Pays de Loire et les Anneaux de la Mémoire Europe Afrique Amériques. Deux ouvrages très stimulants, intelligents et sobrement illustrés
    • Un colloque international "Archéologie de l’esclavage" au musée du quai Branly ( Paris )