1. Les méduses et le colibri

    Cheick Modibo Diarra est astrophysicien, navigateur interplanétaire, concepteur de Pathfinder et responsable pour la Nasa du programme de recherche d’eau sur la planète Mars. Accessoirement, premier ministre du Mali, pays où il est né à Nioro du Sahel dans la région des Kayes. Son parcours ? Le savoir. Marche après marche, lieu après lieu. Sa chance ? L’éducation. J’en ai rencontré, garçonnets et fillettes, adolescents enjoués et jeunes filles délurées, qui lui ressemblent, pas seulement physiquement, ils sont de toutes carnations, du blanc laiteux au noir de jais, du beige mat au jaune tendre, du marron pastel au rose fondant, les yeux vifs, le sourire hardi de ceuxChei qui n’ont aucunement peur du monde. Ils lui ressemblent parce qu’ils sont en florescence de toutes les destinées, celles qui s’inventent. Et c’est en France. Dans les quartiers mais aussi dans le cœur des villes. Dans les transports et dans les écoles. Pas toutes, j’en conviens. Mais il y a toujours ici ou là, un prof téméraire qui sort les élèves de leur établissement, les emmène au cinéma ou ailleurs, à la rencontre de la complexité et de la diversité d’autres univers sociaux et culturels. C’est aussi dans les Outremers.

    Un conte, pas une légende, un conte raconte qu’un vieil homme n’ayant plus toute sa vigueur, longeant une plage, découvre un tapis frémissant de milliers de méduses. Il ne pourra les remettre toutes à la mer. Il commence pourtant. L’une après l’autre. Et à chacun de ses gestes, quelle différence pour celle qu’il aura juste poussée un peu à ce moment précis où elle en a besoin ! Il le fait avec l’attention et l’exigence d’un éducateur.

    C’est la France. Dans ces endroits où l’on ne cherche pas chimériquement d’inexistants pays d’origine, car chaque jour opère, sans tapage, l’alchimie entre ses cultures millénaires, ses cultures centenaires et les cultures du monde qu’elle a ramenées de toutes ses aventures. Et s’inventent des solutions citoyennes aux abandons publics, et se fabrique une convivialité de palier, de marchés, de tournois, de concours et de fêtes.                                                                                                

    Ces habitants répondent mieux que tout expert ou commentateur à la question essentielle, fût-elle informulée : quel monde partageons-nous ? Idéalisme ? Pas du tout. Il faut les entendre, sur le pas de leur porte, raconter avec fierté les succès scolaires de leurs enfants, baisser le ton pour parler de la vie chère, retrouver de la fébrilité pour dire leur confiance en leurs capacités et leurs espoirs si venaient à cesser l’insulte permanente, la stigmatisation opportuniste, la démolition des services publics, la désertion économique, la capitulation politique. Ils savent pouvoir compter sur eux-mêmes, juste que cessent l’injure et l’injustice. Dans ces lieux la France fait résilience, elle refait surface, elle crée elle innove, elle façonne l’avenir car il est un enjeu de survie. Comme dans les territoires ruraux.

    La tentation de l’abstention est parfois forte. Il m’a semblé que ceux qui croient la chance venue vont, de leur propre initiative en convaincre d’autres. Combien m’ont dit : « nous avons 6 voix dans la famille », ou « avec mes oncles et mes cousins, nous sommes onze ». L’aventure n’est pas individuelle. Pas de place pour le sauve-qui-peut, chacun sachant qu’il doit faire sa part. Comme le colibri qui, pour éteindre l’incendie, transporte patiemment une puis une goutte d’eau dans son bec minuscule. Il fait sa part car elle s’additionne à celle des autres.  

    Voilà ce que révèle aussi cette campagne. Voilà pourquoi la France s’en sortira. Les Outremers ont donné le signal dès le 22 avril. Ce coup-ci, ce sera parti de là !


    Christiane Taubira, 3 mai 2012