Il y a plusieurs façons de triturer la réalité au service d’une démonstration ; la plus usagée consiste à donner le vertige par une accumulation de chiffres, statiques de préférence, qui vous assomment et font capituler le raisonnement.
Préférons les chiffres dynamiques, ceux qui disent non seulement comment sont mais comment vont les choses. La population carcérale n’a cessé de progresser. Elle est passée de 61 000 en 2001 à 90 000 en 2007. Elle est actuellement de plus de 67 000. La durée moyenne d’incarcération est passée de 8 à 10 mois en 10 ans. Le taux de surpopulation de 100% en centres pénitentiaires, atteint 120 à 200% et jusqu’à 328% en maisons d’arrêt. Pourtant 10 000 places supplémentaires de prison ont été construites dans le même temps. 45% des détenus exécutent une peine de moins de six mois. 42% des sanctions prononcées en correctionnelle portent sur des délits routiers. Et combien de registres d’entrée révèlent des peines d’un mois, prononcées 2 ans plus tôt, exécutées, là, sans considération de la situation personnelle et familiale. Une désocialisation brutale.
Les victimes elles-mêmes en pâtissent car ces détenus se retrouvent dans l’incapacité de réparer les effets financiers, matériels et symboliques de leurs actes.
Les personnels pénitentiaires doivent faire face. Combien de détenus ont besoin de soins ; les réductions d’effectifs ont également touché les personnels soignants, et dans certains établissements, sont préparés quotidiennement de petits sachets de barbituriques et psychotropes pour 80% des détenus !
Car, est-ce une hérésie de le dire, il s’agit de personnes, aussi diverses l’une que l’autre. L’individualisation de la procédure, de la sanction et de son application sont de réels acquis démocratiques. Et de meilleures garanties pour la réinsertion. C’est l’inverse que visaient les 50 lois pénales adoptées ces 10 dernières années, en introduisant de l’automatisme, en réduisant les marges d’appréciation des juges. Par des contraventions devenues délits, l’aggravation du quantum des peines, l’instauration de peines plancher, le recours excessif à des procédures générant de l’emprisonnement (la comparution immédiate), l’alignement progressif de la justice des mineurs sur celle des majeurs.La sévérité s’est accrue : en 10 ans, le nombre de peines prononcées a augmenté de 20%, le nombre de peines de prison ferme a augmenté de 16%, la durée moyenne des peines est passée de 8 mois à 10 mois. Le nombre des peines les plus lourdes (20 ans et plus) a doublé. Pendant que les juges étaient accusés de ‘laxisme’ ! Evidemment, ni la croissance démographique ni l’augmentation des délinquances n’atteignent de tels taux pour laisser supposer une causalité directe. La loi pénitentiaire est venue, en 2009, rompre avec cette frénésie. Ce qui a conduit un éminent sénateur UMP à déclarer que la politique pénale de ces dernières années était schizophrène.
Enfin, quelle logique y a-t-il à comparer l’accroissement de la population carcérale avec la construction de prisons, sauf à présumer une fatalité dans l’augmentation des emprisonnements et à tracer d’avance une courbe carcérale sur le modèle d’un téléphérique. Mécanique, donc. Le contraire d’une société de civilité et d’urbanité. D’une société qui se pense et se projette, ose s’interroger sur la dislocation sociale, sur les ressorts individuels de ces actes inacceptables qui déchirent le contrat républicain, se munit de moyens et de méthodes efficientes pour lutter contre les délinquances et prévenir la récidive. Et ainsi mieux protéger les citoyens. Cela fait moins de fracas que la tapageuse compassion envers les victimes, mais nous préférons tout faire pour éviter qu’un citoyen devienne une victime, plutôt que d’avoir à le déplorer. Le voisin peut plaindre la victime, l’Etat doit la protéger. Voilà pourquoi l’action du gouvernement est globale et cohérente : prévention et répression des délinquances, politique de la ville, lutte contre les exclusions, solidarité sociale et par-dessus tout, initiatives pour l’emploi. Et la Justice veille à être diligente et efficace.
Entre la contemplation grincheuse et l’action chargée d’exigences et d’aléas, nous choisissons l’action. A nos risques et périls. La grandeur de servir.




