1. Harcèlement sexuel déclaré hors-le-droit !

    Le mois de mai est un mois de femmes.

    Je ne parle pas de cette religion à mystères et commandements qui vénère une immaculée conception comme si une chose aussi belle et douce que l’amour était péché.

    Je ne parle pas non plus de la déesse païenne Maïa et de ses fleurs.

    Je pense en passant, je dois l’avouer, aux femmes de la Plaza de Mayo à Buenos Aires, ces mères et grand-mères qui, une fois chaque semaine, tournaient dans le sens inverse de l’aiguille d’une montre sur cette place qui sert de parvis à la Casa Rosada, maison rosée équivalente de la Maison blanche ou de l’Elysée. Lors de leur premier sit-in, les militaires de la dictature leur donnèrent ordre de circuler. Imaginatives, elles circulèrent…en rond. Trente ans durant, chaque jeudi. Elles portaient un foulard blanc, en tissu de langes, réclamant leurs enfants disparus sous la dictature Videla. Les brutes du pouvoir les nommèrent ‘las locas’, les folles. Mères de la Place de mai, elles commencèrent, à dire vrai, le 30 avril 1977. Juste la veille.

    Le mois de mai, en pays tempéré est un mois où l’on plante, où l’on sème. Où l’on s’aime aussi, mais ce n’est pas le seul.

    Aimer suppose du respect. Harceler n’a rien à y voir.

    Beaucoup parmi les hommes, y compris des diplômés et des chics, croient que la drague lourde, la rengaine crue, l’insistance épaisse, la proposition triviale, la hardiesse grossière sont des méthodes de séduction. Ce que je dis là relève de l’intuitif.

    Ayant autorité, professionnelle ou publique, il en est qui en usent comme méthodes de prédation. Cette affirmation relève de l’empirique.

    Une trentaine de plaintes au moins semblent en cours d’instruction. Une trentaine de femmes ayant osé, malgré la subordination et ses risques, malgré les frais judiciaires estimés entre 10 000 et 20 000 euros, malgré l’incertitude du verdict et ses effets ravageurs. Ça, c’est de la statistique.  

    En ayant recours à la justice, ces femmes se posent en sujets de droit contre ceux qui les traitent en objets de désir. Elles disposaient d’une loi. Nous fûmes quelques unes en janvier 2002, à considérer et à dire à voix haute que cette loi pêchait par généralité et imprécision, eu égard à sa version précédente dix ans plus tôt. Le mieux étant parfois l’ennemi du bien. Mais au moins cette loi existait-elle, et le harcèlement était hors-la-loi par le fait du Droit.

    Le mois de mai est un mois de femmes. Nous sommes plus belles car ce temps de floraison est propice aux décolletés et aux sourires. Nous sommes la moitié du ciel. Et de tous les pays de la Terre. Imagine-t-on une démocratie qui se croit si vertueuse qu’elle donne des leçons au monde et qui, cependant, livre un citoyen sur deux, potentiellement exposé, aux abus du plus fort. Pire, le désarme. Une qui ne s’en accommode pas, c’est l’Ethique.  

    C’est pourtant en ce mois de mai que les neuf Sages du Conseil constitutionnel décidèrent d’abroger la loi punissant le harcèlement sexuel. Sagesse ? Vide juridique. Invalidation de plaintes en cours. Largage de victimes en pleine traversée judiciaire. Nouvelle catégorie de sans-droits. ‘Le malheur d’autrui n’est qu’un songe.’

    Christiane Taubira, le 11 mai 2012

     ( Voir aussi : Participation à la table ronde “Femmes et culture” par Le temps des femmes, le mardi 15 mai à 17h00 )

     

     

     
  2. Ce 4 mai 2012 

    Je vais vous dire pourquoi je vote François Hollande les 5 et 6 mai. Du calme. Je ne voterai pas deux fois. Simplement pour les électeurs qui ont le privilège de résider près de l’Equateur, ceux d’Amérique du sud comme moi en Guyane, ceux de la Caraïbe en Martinique et Guadeloupe, ceux d’Amérique du nord, à Saint-Pierre et Miquelon, c’est dès samedi que nous allons changer de destin.  Outremer, quand on aime, on aime, et depuis le 22 avril c’est à coups de 42 et 57% qu’on le dit. Donc, je voterai samedi 5 mai avec mon bulletin, et dimanche 6 mai je voterai avec mon cœur, en macérant dans un profond espoir mâtiné d’angoisse. Je suis d’Amazonie. La nuit, et peut-être le jour, la forêt est peuplée de maskililis, des êtres étranges ayant les pieds à l’envers, dont la distraction première consiste à tromper le voyageur égaré et à l’entraîner vers le fond de la forêt si ce dernier est assez étourdi pour se fier à la direction de leurs pas. Je me dis quand même, après une campagne pareille, il ne reste guère d’étourdis…. Je me le dis, mais un vieux fond de superstition me souffle qu’il faut continuer, jusqu’à la lisière, à l’heure tangente entre vendredi s’éclipsant et samedi s’amorçant, continuer à convaincre, alerter, mobiliser.

    Certes, il a manqué par ci par là, une phrase, sur un sujet ou sur un autre. Ceux qui vivent dans les banlieues auraient aimé réentendre tout ce qu’il leur a dit avec respect aux Ulis, à Aulnay-sous-bois, à Vaulx-en-Velin et ailleurs. Ceux qui font tenir la ruralité auraient savouré de le revoir les écoutant, comprenant le rôle qu’ils jouent dans l’aménagement du territoire, refusant que les services publics désertent, là comme dans les banlieues. Ceux qui ressentent l’urgence de la transition écologique auraient voulu un engagement plus affirmé pour les énergies renouvelables, une position moins tranchée sur le nucléaire. Ceux qui refusent la fatalité des délocalisations auraient aimé un plaidoyer plus enflammé pour la réindustrialisation. Ceux qui savent que la gauche pratique le dialogue et œuvre au progrès social auraient aimé une présentation solennelle de la Conférence sociale prévue en juillet. Ceux qui savent combien la culture recèle de puissance pour éclaircir l’horizon, dégager le cap, accompagner le passage vers un autre temps auraient goûté un plaidoyer pour la créativité et les expressions artistiques. Ceux qui savent le poids géopolitique des Outremers auraient aimé un panorama de leurs potentialités. Nous sommes tous si impatients de sortir du marasme économique, des querelles sociétales, de l’insécurité sociale et publique, des fractures territoriales, des négligences multiples ; si conscients de l’urgence de remettre du liant et de recoudre le lien social, de revigorer le contrat laïc ; que nous aurions voulu qu’il rééditât, en une émission de 170 minutes, d’abord la campagne assidue et prolixe qu’il mène depuis deux ans, puis qu’il entamât une deuxième campagne avec les aspirations de chacun d’entre nous, à hauteur de chacun de nos rêves.

    Mais alors, il n’aurait pas eu le temps de défaire les contrefaçons nombreuses propagées par l’adversaire, ni de répondre du tac au tac aux approximations et aux accusations, ni de démontrer la cohérence de son projet. C’eût été un monologue et nous aurions été privés de ce duel époustouflant : le calme digne et présidentiel face à l’énergie du désespoir.

    Si malgré mes airs très rationnels je n’étais fébrilement et juste pour deux jours encore maladivement superstitieuse, je dirais “Ciao” à celui qui, cinq ans durant, se prit pour un surhomme. Et bienvenue à l’homme sûr.      


    Christiane Taubira, le 4 mai 2012

     
  3. Stature présidentielle ? ( 3 )

    « Je suis de ceux qui disent non à l’ombre » Aimé Césaire.

    Une campagne de deuxième tour est propice au manichéisme. Deux candidats s’affrontent. Le paysage politique devient binaire. Un duel. A coups de joutes et d’ironies. On goûte volontiers l’esprit caustique, d’un côté ou de l’autre. Nous n’avons tel plaisir que d’un côté, cette fois-ci. De l’autre, la glissade s’est poursuivie jusqu’au 3ème sous-sol du caniveau. Un député, déshonorant la belle fonction parlementaire, lâché dans un meeting comme dans un combat de boue, tient des propos crapoteux, plus humiliants pour lui que pour ses cibles. C’est que le ton est donné en haut lieu. Pas de limites. Les fantassins comprennent : pas de quartier ! C’est un fait que la tenue du candidat fait la tenue de la campagne.

    Nous connaissons ce risque du manichéisme. Nous qui aimons la belle politique, la majuscule, celle qui se soucie de tous et de chacun, allie le vivre ensemble français et le buen vivir sud-américain, nous nous fixons quelques règles. D’abord, l’une qui me vient de mon éducation : traiter l’adversaire avec respect et l’ennemi sans haine. Une autre, par éthique : demeurer résolument sur le champ politique. Jamais la moindre incursion dans le champ privé ou personnel. Et puis, avouons, nous savourons ces rendez-vous démocratiques. Alors nous mettons un soin particulier à nos atours. Ces ressorts qui, chaque jour, nous donnent envie de faire notre part, nous prenons le temps de les présenter, de dire le sens de ce moment de notre vie que nous consacrons aux autres, parce que chacun est précieux et pour que chacun puisse prendre soin d’autres. Bien vivre ensemble. Je connais des députés de la droite républicaine qui agissent et raisonnent ainsi. Je pense à Etienne Pinte. Et à quelques autres.

    C’est notre souci. Et nous en connaissons les conditions : une société qui retrouve confiance et paix, afin de mobiliser ses énergies et ses intelligences. Aucune chance avec celui qui « veut faire de la France une nouvelle frontière future de la civilisation du 21ème siècle ». Car telle est la dernière ambition du candidat de l’UMP. Cette hantise de la frontière et de la civilisation devient monomaniaque. Régis Debray fait l’éloge des frontières comme remparts permettant des contre-pouvoirs ; le contraire de l’écrasement de tous les pouvoirs. La frontière est aussi le lieu physique où l’on sait que commence la rencontre avec l’autre. Aucune chasse aux voix ne peut rendre ordinaire et inoffensive cette charge contre les engagements européens de la France, ni anodine cette déclaration d’hostilité au reste du monde. Des propos ministériels et présidentiels ont, tout le quinquennat durant, donné le la en fustigeant l’autre, le différent. A posteriori, ils renseignent sur cette ambition dernière.

    Aucun étranger ne pourra jamais faire plus de mal à la France. Car aucun ne pourra ainsi brouiller l’idée même de ce qu’est ce pays, par son histoire, ses cultures et ses luttes, l’idée de ce qu’il est dans la tête de ses habitants et de la place qu’il occupe dans l’imaginaire universel, comme référence, comme recours, comme preuve d’un autre destin possible, espoir vibrant qui tient chaud aux opprimés qui, chez eux, bravent des pouvoirs autoritaires.  

    « Où que nous regardions

    L’ombre gagne

    L’un après l’autre les foyers s’éteignent

    Le cercle d’ombre se resserre

    Mais je suis de ceux qui disent non à l’ombre

    Ah tout l’espoir n’est pas de trop pour regarder le siècle en face »

    Christiane Taubira, 2 mai 2012