1. Ensemble, nous faisons mémoire


    Digne. Attentif. Tel était le Président de la République élu. C’était ce matin au jardin du Luxembourg. Une présence chargée de sens. Reçue à telle hauteur par ceux qui ont assisté à cette cérémonie de commémoration, où nous faisons mémoire ensemble, interrogeant cette histoire complexe pour lui extorquer ses enseignements sur notre présent, lui emprunter les clés de nos identités improbables, de nos intarissabilités culturelles, de nos fulgurances artistiques; lui dérober les codes qui transportent tant de subtilités dans nos gastronomies rituelles, des queues de cochon au colombo; dans nos danses de combat, du kasé-kò ou du ladja à la capoeira; dans nos superstitions et dans nos entêtements. Nos susceptibilités aussi. D’un continent à l’autre. Car elle ne se livre pas aisément, cette Histoire de millions d’hommes, de femmes, d’enfants arrachés à leur terre, à leurs familles, à leur univers, nés en colonies, abrutis sous le soleil roide de la plantation, fouettés pour insolence, mutilés pour fugue, écartelés pour marronnage, crime de liberté. Elle ne se livre pas aisément, guère au-delà des faits que l’on sait désormais reconstituer. Guère au-delà des chiffres, sur lesquels on s’accorde à peu près. Guère au-delà des lieux, que l’archéologie continue à repérer. Il faut la fouiller, l’amadouer, la bousculer pour l’explorer au tréfonds de ses contradictions, de ses paradoxes, et d’abord celui-ci : comment un système aussi violent, qui plus de quatre siècles durant a emporté dans un implacable maëlstrom trois continents définitivement marqués par le génocide des Amérindiens, la saignée de l’Afrique, la mutation économique de l’Europe et son entâchement philosophique, comment un système aussi dévastateur a-t-il pu générer tant de créativité, tant de générosité, tant de génie dans les techniques, les arts, les modes de vie, dans les savoirs; de si originales solidarités entre Nègres marrons et abolitionnistes européens, de si tenaces idéaux d’égalité. Pulsions de vie. Désespérante espèce humaine, irréductible nature humaine. Corps vaincus, esprits invincibles. Il reste encore tant de mystères à percer, tellement de merveilles à fréquenter, tant d’énigmes à résoudre entre la désinvolture qui se donne à voir, le rire tonitruant, et l’hystérie qui surgit, abruptement, faisant d’un incident, d’une maladresse un opéra dramatique.
    Ce matin, nous avons fait mémoire sur un crime contre l’humanité. Ce fut, c’est un crime contre l’humanité. Parce qu’il visait à détruire au plus intime, l’intégrité de l’être, en l’expulsant de la famille humaine. Parce qu’il porte en lui la destruction de l’humanité. 
    C’est à cette altitude que la loi de 2001 a situé son oeuvre.
    En son article premier, elle donne nom et statut au crime. Au présent. La traite négrière et l’esclavage tels qu’ils furent perpétrés, constituent un crime contre l’humanité.
    Et elle stipule le reste à faire. En son article deux, l’enseignement, la recherche, la coopération. Puis aux articles suivants : une date nationale de célébration, ce 10 mai; un comité pour la mémoire et l’histoire pour agir tout le long; la mobilisation des autres puissances européennes; la reconnaissance universelle.
    Cette année, dix pays européens étaient représentés à notre cérémonie. Plusieurs ambassades de la Caraïbe et d’Afrique étaient également présentes. Et des figures, des personnalités, des références d’autres pans de la mémoire nationale, cette année encore, étaient là, naturellement. Quant à la reconnaissance universelle, elle est inscrite dans la Déclaration de Durban de septembre 2001.
    Toutes les dispositions de la loi sont donc en cours d’application. Ma préférence demeure la connaissance, le savoir, la recherche, la compréhension et le partage. Car à faible dose, cette Histoire est écrasante. Mais plus nous y entrons, plus nous saisissons ses en-dessous, plus nous percevons les infimes ressorts de cette incompréhensible science de la survie, de la résistance, de la lutte pour les libertés, plus nous campons en humanité.
    Et nous regardons, éblouis, le feu d’artifice des langues, des religions, des arts, des savoirs, des rites, des syncrétismes dont le patrimoine commun des hommes s’est alors enrichi.
    No women, no cry !

    Christiane Taubira , le 10 mai 2012

     
  2. Communautarisme ?



    Il a annoncé un préfet musulman. Puis un préfet noir. Il s’est réjoui de
    l’arrivée d’un journaliste noir sur une chaîne privée. Récemment, il a
    décrit un soldat d’apparence musulmane. Entre-temps, il avait nommé un
    conseiller chargé des relations avec les ‘communautés’ juive, musulmane,
    chinoise, et d’autres. Chanoine-président, il s’est prosterné devant le
    pape et a disqualifié l’instituteur au profit du prêtre et du pasteur.
    Il s’est incliné devant d’étranges mœurs en s’exprimant publiquement
    dans une salle où les hommes et les femmes étaient assis séparément. Il
    a fait mieux ces jours derniers, des bus de femmes suivant des bus
    d’hommes pour l’applaudir à Villepinte. Il y a peu, il ne comprenait pas
    pourquoi Rachida Dati (par compétence ethnique ?) ne disait rien sur la
    Libye. Il avait déjà pêle-mêle dénoncé les Noirs et les Arabes des halls
    d’immeubles, traqué les gens du voyage puis fustigé les Roms, pourchassé
    les mariages gris, menacé de déchéance de nationalité l’armée des
    criminels potentiels, flairé des délinquants dès la maternelle, approuvé
    l’empoignade sur l’identité nationale, béni les bisbilles sur l’islam,
    inventé le secret partagé, misé sur l’ADN. Il a gâché une belle
    transposition en droit interne de directive européenne en la
    rétrécissant, croyant flatter les Arméniens. Après avoir étreint l’UOIF,
    il veut désormais l’éteindre. Versatile ? Pas plus que pour la
    discrimination positive vénérée puis enterrée sans cérémonie. Ni le tour
    de passe-passe sur la double peine. Ni la virevolte sur le droit de vote
    des étrangers. Ni même l’environnement qui commence à bien faire.
    Infatigable, il s’affairait et se chargeait dans le même temps de caser
    amis et affidés dans des conseils d’administration, à la présidence
    d’entreprises publiques ou dans des ambassades. Du clan aux communautés.
    Question de morale publique, de sens du bien commun, de rapport à la
    chose publique. Car ce qu’il y a de commun dans ces choix et ces actes,
    c’est la cohérence, la constance. Plier l’appareil d’Etat pour le mettre
    au service d’une coterie. Obliger son clan. Et projeter sur la société
    le même regard tribal. Voir partout des croyances, des couleurs, des
    malfaiteurs, nulle part des citoyens. Comment, dès lors, du sommet de
    l’Etat, signifier qu’être démocrate, ce n’est sûrement pas céder si
    aisément, si fréquemment, à cette tentation de restreindre les libertés
    individuelles, racornir les libertés publiques, esquinter le contrat
    social ? A chaque fait divers, à chaque effervescence, à chaque
    provocation. Comment, dès lors, du sommet de l’Etat, signifier qu’être
    républicain, c’est garder constamment à l’esprit que la République
    laïque proclame qu’il ne peut être fait aucune différence entre les
    citoyens. Que néanmoins, les différences réelles ne sauraient servir de
    prétexte aux discriminations. Que les individus, dont l’identité peut se
    décliner en multiples appartenances, n’en sont pas moins égaux, que la
    citoyenneté politique transcende les citoyennetés culturelles et
    sociales, car c’est par elle que nous faisons société.

    Communautariste. Telle est pourtant l’accusation suprême qu’il profère à
    tort et à travers. Inviter les étrangers aux rendez-vous démocratiques ?
    Communautarisme. Constater la déshérence dans les banlieues depuis la
    désertion des services publics ? Communautarisme. S’offusquer des
    conditions carcérales ? Traiter les Roms en européens ? Protester contre
    l’humiliation d’étudiants et s’inquiéter de nos relations avec le monde
     ? Communautarisme. Percevoir le patrimoine commun dans les cultures
    régionales ? Communautarisme. La vindicte plutôt que le débat.

    Ainsi, le silence peut recouvrir les inquiétudes sur le vieillissement
    démographique, les angoisses identitaires, les affolements sur
    l’économie qui se dérobe, les craintes sur le système social, les
    politiques dévastatrices.

    Le silence ? Jamais très longtemps. Il explose vite en vociférations
    haineuses.