1. Stature présidentielle  ? (1)

    Nous l’avons vu présider.

    Dans le tapage, les volte-face, la frénésie législative, la politique des boucs émissaires.
    Voilà que depuis deux jours, il distribue des certificats de républicanisme. A vau-l’eau, comme il a distribué la Légion d’honneur.
    C’est ainsi qu’il nous a dit, non que les électeurs de madame Le Pen sont des Français comme les autres, qu’ils appartiennent à la communauté nationale régie par les lois de la République, ce que personne ne songerait à contester.
    Ni que parmi eux, il y a lieu de distinguer ceux qui font corps avec les thèses xénophobes et archaïques de l’ancienne candidate, de ceux qui sont exaspérés par un monde devenu illisible, et par l’entre-soi de ceux qui détiennent d’une part l’appareil d’Etat, d’autre part les capitaux et les dividendes du CAC 40.
    Ni que c’est délibérément, et avec un cynisme encore supérieur au sien, que l’ancienne candidate cambriole le désespoir et l’exaspération de cet électorat.
    Ni que cette exaspération finirait dans l’impasse, finira dans l’impasse si par malheur…, sans cette volonté farouche de François Hollande de créer un cadre de vie d’apaisement, de réconciliation, de rassemblement, par des conditions de vie moins brutales et la justice sociale partout.
    Non, ce candidat qui décore à tout va ne dit rien de tout cela. Il dit juste que Marine Le Pen soi-même n’est pas incompatible avec la République.
    On avait déjà relevé le sophisme sur la baisse tendancielle de la hausse du chômage. Donc on a bien traduit : pas incompatible, c’est compatible.
    Compatible la xénophobie, avec la République une et indivisible qui interdit toute distinction d’origine, de genre ou de croyance?
    Compatible la charge contre l’avortement, quand le droit en est reconnu par la loi républicaine?
    Compatibles ces discours de haine et de division, cette exclusion de Français juste pas conformes au portrait fantasmatique de ‘Français de souche’? Compatibles avec la devise républicaine fondée sur l’égalité et la fraternité ?
    Comme il semble traîner ce quinquennat, comme une longue nuit de casse sociale, de défiance et d’affrontements, de jalousies et de peurs.
    Nous pouvons le 6 mai faire lever l’aube.

    Entendons Aimé Césaire et ne livrons pas le monde aux assassins d’aube.

     
  2. Stature internationale ?

    Ils ont fait semblant d’y croire et propagé que chacun verrait la différence entre lui, l’homme d’Etat ami de chefs d’Etat, et le champion des primaires citoyennes qui n’a jamais fréquenté personne du G20. Il y eut des éditorialistes pour faire écho au boniment. C’était risqué ! Car nous avons de la mémoire. Et ne sommes pas près d’oublier combien il a tergiversé. En snobant monsieur Poutine au temps de la Tchétchénie pour lui faire révérence dès décembre 2007. En disculpant monsieur Kadhafi avant de le bombarder. En honorant monsieur Bachar-El-Assad au 14 juillet avant de le découvrir féroce. En faisant balancer son cœur entre monsieur Hu Jin Tao et le dalaï-lama, entre flamme olympique et contrats commerciaux.

    Nous savons qu’il s’est beaucoup agité. En Géorgie, à l’été 2008, proclamant qu’il y avait ramené la paix, il a entériné au nom de l’Union européenne les revendications russes. Deux ans plus tard, il vendait quatre navires de guerre Mistral à la Russie. Il a certes réformé la pratique diplomatique. En démontrant que le domaine réservé était non seulement à l’Elysée, mieux encore, aux mains du couple présidentiel, lorsque, évinçant la commissaire européenne aux relations extérieures, madame Ferrero Waldner pourtant très active, il a chargé son épouse d’escorter les infirmières bulgares et le médecin palestinien. Il avait déjà cassé les codes en se précipitant chez Georges W. Bush dès novembre 2007 pour transformer le partenariat franco-américain en serment d’allégeance, confirmant son écart protocolaire de 2003 sur la guerre en Irak. Il oscille et tangue en Afghanistan et il a réintégré l’OTAN pour un siège de Général.

    Nous savons combien il s’est fourvoyé. En martelant que l’homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire, il n’a pas vu que sur les dix pays à plus forte croissance, six sont africains. Aveugle au poids géopolitique de la Turquie et à ses influences régionales, il a cru bon de céder à ses obsessions sur l’islam et rompre avec l’esprit du processus européen de discussion sur les réformes démocratiques et la reconnaissance du génocide arménien.  

    Pour complaire à un électorat qui n’en demande pas tant, il couvre une circulaire idiote et mesquine contre les étudiants étrangers, laisse précariser les médecins étrangers qui tiennent ouverts urgences et autres services hospitaliers, restreint les visas, embarrasse les ambassades et multiplie des déclarations hostiles au reste du monde. Imprévoyance ! Aucune considération pour l’image et la place de la France dans le monde, aucun souci des alliances dont elle peut avoir besoin dans les institutions multilatérales. Comme s’il lui suffisait d’obtenir des nominations, et que lui importait peu le déclin d’audience sur d’autres terrains.

    Nous savons combien il a échoué. Au G20 de Londres en 2009 il a annoncé la fin des paradis fiscaux. Trois ans plus tard, il vient de renouveler l’annonce.  Il n’a pas compris les printemps arabes ; il est vrai qu’il avait peu avant attribué des satisfécits humanistes et démocratiques aux raïs. Malgré les Outremers français, il n’a vu s’épanouir ni l’Amérique du sud, ni l’Afrique australe. Comment a-t-il réfléchi au monde ? L’a-t-il seulement perçu multipolaire ? A-t-il identifié les dynamiques régionales, les convergences d’intérêts, les mutations culturelles ? Et que nous en a-t-il dit ? Il lui a tant échappé, tout occupé qu’il était à équiper le monde, en armes conventionnelles et en technologie nucléaire. Tout en prônant la Paix. Si vis pacem, para bellum? Erreurs et reniements feraient donc une envergure ?

    La stature internationale du candidat président sortant ? Une fable ! Créditons-le d’avoir cessé à Villepinte de la jouer. Depuis, il promet de disloquer l’Europe à grandes sabrées.


    ( Tribune publiée dans MEDIAPART et DOMHEBDO )

     
  3. Communautarisme ?



    Il a annoncé un préfet musulman. Puis un préfet noir. Il s’est réjoui de
    l’arrivée d’un journaliste noir sur une chaîne privée. Récemment, il a
    décrit un soldat d’apparence musulmane. Entre-temps, il avait nommé un
    conseiller chargé des relations avec les ‘communautés’ juive, musulmane,
    chinoise, et d’autres. Chanoine-président, il s’est prosterné devant le
    pape et a disqualifié l’instituteur au profit du prêtre et du pasteur.
    Il s’est incliné devant d’étranges mœurs en s’exprimant publiquement
    dans une salle où les hommes et les femmes étaient assis séparément. Il
    a fait mieux ces jours derniers, des bus de femmes suivant des bus
    d’hommes pour l’applaudir à Villepinte. Il y a peu, il ne comprenait pas
    pourquoi Rachida Dati (par compétence ethnique ?) ne disait rien sur la
    Libye. Il avait déjà pêle-mêle dénoncé les Noirs et les Arabes des halls
    d’immeubles, traqué les gens du voyage puis fustigé les Roms, pourchassé
    les mariages gris, menacé de déchéance de nationalité l’armée des
    criminels potentiels, flairé des délinquants dès la maternelle, approuvé
    l’empoignade sur l’identité nationale, béni les bisbilles sur l’islam,
    inventé le secret partagé, misé sur l’ADN. Il a gâché une belle
    transposition en droit interne de directive européenne en la
    rétrécissant, croyant flatter les Arméniens. Après avoir étreint l’UOIF,
    il veut désormais l’éteindre. Versatile ? Pas plus que pour la
    discrimination positive vénérée puis enterrée sans cérémonie. Ni le tour
    de passe-passe sur la double peine. Ni la virevolte sur le droit de vote
    des étrangers. Ni même l’environnement qui commence à bien faire.
    Infatigable, il s’affairait et se chargeait dans le même temps de caser
    amis et affidés dans des conseils d’administration, à la présidence
    d’entreprises publiques ou dans des ambassades. Du clan aux communautés.
    Question de morale publique, de sens du bien commun, de rapport à la
    chose publique. Car ce qu’il y a de commun dans ces choix et ces actes,
    c’est la cohérence, la constance. Plier l’appareil d’Etat pour le mettre
    au service d’une coterie. Obliger son clan. Et projeter sur la société
    le même regard tribal. Voir partout des croyances, des couleurs, des
    malfaiteurs, nulle part des citoyens. Comment, dès lors, du sommet de
    l’Etat, signifier qu’être démocrate, ce n’est sûrement pas céder si
    aisément, si fréquemment, à cette tentation de restreindre les libertés
    individuelles, racornir les libertés publiques, esquinter le contrat
    social ? A chaque fait divers, à chaque effervescence, à chaque
    provocation. Comment, dès lors, du sommet de l’Etat, signifier qu’être
    républicain, c’est garder constamment à l’esprit que la République
    laïque proclame qu’il ne peut être fait aucune différence entre les
    citoyens. Que néanmoins, les différences réelles ne sauraient servir de
    prétexte aux discriminations. Que les individus, dont l’identité peut se
    décliner en multiples appartenances, n’en sont pas moins égaux, que la
    citoyenneté politique transcende les citoyennetés culturelles et
    sociales, car c’est par elle que nous faisons société.

    Communautariste. Telle est pourtant l’accusation suprême qu’il profère à
    tort et à travers. Inviter les étrangers aux rendez-vous démocratiques ?
    Communautarisme. Constater la déshérence dans les banlieues depuis la
    désertion des services publics ? Communautarisme. S’offusquer des
    conditions carcérales ? Traiter les Roms en européens ? Protester contre
    l’humiliation d’étudiants et s’inquiéter de nos relations avec le monde
     ? Communautarisme. Percevoir le patrimoine commun dans les cultures
    régionales ? Communautarisme. La vindicte plutôt que le débat.

    Ainsi, le silence peut recouvrir les inquiétudes sur le vieillissement
    démographique, les angoisses identitaires, les affolements sur
    l’économie qui se dérobe, les craintes sur le système social, les
    politiques dévastatrices.

    Le silence ? Jamais très longtemps. Il explose vite en vociférations
    haineuses.

     
  4. 46ème “journée internationale de lutte contre le racisme”.



    Décidée en 1966 par les Nations Unies en mémoire du massacre de
    Sharpeville en Afrique du sud en 1960, où 69 personnes furent
    assassinées par la police lors d’une manifestation pacifique contre la
    loi d’apartheid sur les pass, cette journée est censée nous mobiliser
    chacun chez soi et chacun à l’écoute du monde.

    En France, cette journée survient à un moment de grand émoi, et même
    d’effroi, alors qu’une monstrueuse bravade vient provoquer la République
    sur la solidité de ses fondations. En pleine campagne présidentielle, à
    un moment où la parole est abondante, l’écoute maximale, et où chaque
    mot vaut engagement.

    Le drame de Montauban et la tragédie de Toulouse ne sont pas des faits
    divers. Au triple sens de leur gravité, de leur impossible
    intelligibilité et du fait qu’ils ne doivent pas faire diversion.

    Il y a une démence meurtrière dans ces actes. Et peu importe le déclic.
    Aucune explication n’est recevable. Ces enfants assassinés n’ont rien à
    voir avec aucun sujet que l’on puisse supposer ou évoquer. Il y a des
    circonstances où toute hypothèse devient obscène.

    Nous devons nous poser la question de savoir ce qui s’est décousu,
    défait, délité dans le monde que nous fréquentons.

    Ces haines viennent de si loin !

    Sommes-nous innocents de l’état du monde ? Quelle lecture laissons-nous
    donner du monde ?

    Refuser le racisme n’est pas un exercice mondain, c’est un combat. Ce
    combat nous interdit de banaliser les propos qui en relèvent.
    D’absoudre, sous prétexte d’union nationale, ceux qui à longueur d’année
    ou de campagne électorale attisent les rancœurs, exacerbent le dépit,
    jouent avec la désespérance. Car aucune trêve ne peut combler les
    dévastations produites par les flots de haine qui ont déferlé autour du
    débat avorté sur l’identité nationale ; les dérives autour du
    pseudo-débat sur l’islam ; les querelles sur la déchéance de nationalité
     ; les manipulations concernant la viande hallal ; les éructations contre
    la bi-nationalité ; les déblatérations perfides et fourbes sur les
    civilisations supérieures ; l’agitation venimeuse du spectre migratoire.

    Les haines viennent de loin, embrasées par le karcher, les charters,
    l’ADN, le discours de Dakar, celui de Grenoble, la stigmatisation des
    Comoriens à Marseille, les lois vestimentaires, les disputes
    alimentaires, l’épouvantaillisation du vote des étrangers.

    Aucune trêve ne peut gommer ces mots aux filiations odieuses qui visent
    à justifier la violence des exclusions et des discriminations, à
    distiller des peurs qui ne sont peut-être pas toutes irrationnelles mais
    sont toutes mutilantes.


    On peut créditer les deux principaux candidats d’une même solennité face
    au drame ; et même d’une égale sincérité.

    Mais on ne peut faire comme si leurs paroles se valaient. Ni dans le
    passé, ni dans le présent.

    Lorsque le candidat-président-sortant prend des accents cérémonieux pour
    appeler à l’unité nationale, on entend bien qu’il plaide pour une Union
    nationale.

    Lorsque le candidat Hollande appelle au rassemblement autour de l’unité
    républicaine, on entend tout à fait autre chose. Non une négation de la
    Nation, la Nation est un fait. Mais une référence à la République, à la
    volonté, au choix, au destin commun, au projet, au contrat qui nous lie
    par la citoyenneté, sans distinction ni d’origine, ni de croyance, ni de
    quelque signe que ce soit. Un contrat civique et laïc. Pas le sort, mais
    un choix. Ni repli ni défensive, un dessein forgé ensemble.

    Et ce cri mien : après, vite, très vite, labourer à la justice sociale,
    semer le respect, planter les droits réels, pour que pousse l’espoir sur
    le terreau où des gamins deviennent assassins.

    Il faut rappeler ces vérités, pour qu’elles nous révoltent plus qu’elles
    ne nous meurtrissent, pour qu’elles nous redressent plus qu’elles ne
    nous abattent : le racisme tue. L’antisémitisme tue.

    Nous avons la responsabilité de notre société mais aussi celle du monde.
    Nous avons l’obligation de faire que le monde devienne un lieu de
    rencontre, de partage, d’acceptation de l’autre. C’est beaucoup moins
    qu’une utopie. C’est simplement la condition pour que le monde ne sombre
    pas dans la barbarie.

    Il nous reste donc à œuvrer, à batailler pour que tout près de nous et
    loin de nous émerge cette vérité énoncée par Frantz Fanon : /« Je me
    découvre dans un monde où les choses font mal. Le Nègre n’est pas. Pas
    plus que le Blanc. Il faut vouloir l’homme, où qu’il se trouve… Il y a
    ma vie prise au lasso de l’existence et ma liberté qui me renvoie à
    moi-même »/.