1. A propos de Jules Ferry

    L’histoire est bourrée de pièges. On ne peut la parcourir rapidement, sous peine de clopiner de chausse-trappes en leurres.

    Jules Ferry biaise le regard. Souvent, à propos de personnages célèbres ayant bénéfiquement œuvré en terre métropolitaine et férocement sévi en empire colonial, on suggère qu’ils abritèrent des parts d’ombre et de lumière. Rendons-leur intelligence et cohérence : c’est un même corpus philosophique qui inspire leurs actions urbi et orbi. Raisonnant ainsi, nous sommes amenés à les scruter d’un regard critique, non seulement pour leurs actions contre les peuples colonisés, mais aussi à l’égard du peuple français dans ses antagonismes de classes.

    Nul n’est tenu de me suivre, mais à Jules Ferry je préfère Condorcet, marquis de son titre, et Jean Zay, ministre de l’Education de Léon Blum. La trajectoire de vie de Zay est fugace et tragique. Résistant, il est fusillé par des miliciens lors d’un transfert de sa prison. Il avait 39 ans. Il eut cependant le temps d’instaurer l’école obligatoire jusqu’à 14 ans, d’affirmer l’objectif d’égalité des chances, de combattre les propagandes religieuses et politiques au sein de l’école. Il eut le temps de faire de belles choses, pas de les flétrir. Il croyait à la liberté du peuple par l’éducation intellectuelle et morale. Comme Condorcet qui, déjà en 1792, rédigea un décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, qu’il voulait gratuite, obligatoire, laïque et universelle. Pour garçons et filles. Et le droit de vote pour les femmes. Condorcet ne concoctait pas d’ôter à la vie ses saveurs, dont les effervescences de la raison critique. Foin d’une école enseignant à tous la nécessaire compréhension des ordres pour devenir des citoyens obéissants. Condorcet affirmait que ‘plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre’.

    Il avait perçu que le meilleur rempart aux abus de pouvoir était la lutte contre l’ignorance : il voulait que l’école formât ‘des citoyens difficiles à gouverner’.

    C’est à Jules Ferry que les circonstances offrirent de mettre en place cette école obligatoire, gratuite et laïque. Elle généralisa l’instruction élémentaire tout en préservant les élites. Jean Zay visera l’accès au savoir pour tous, le plus loin possible, dans les meilleures conditions, chacun selon ses capacités, choisissant son orientation, dans des classes à effectifs réduits.  

    Voilà longtemps déjà, plusieurs siècles, que les idées circulent. Celles qui élèvent l’homme autant que celles qui classent les civilisations. La toquade meurtrière sur les races supérieures autant que les utopies rationalistes sur l’homme libre et responsable grâce à la connaissance.

    En cette même fin de dix-neuvième siècle, le grand-père de Salvador Allende instaurait au Chili l’école laïque, plus émancipatrice que ces écoles confessionnelles héritées de la colonisation, fabriques à soumission.

    Vous savez ce qu’apporte le savoir ? la puissance ! le vrai pouvoir ! celui de donner direction et sens à sa vie. Savoir ‘que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite’. Aimé Césaire

    Christiane Taubira, le 14 mai 2012

     
  2. Les méduses et le colibri

    Cheick Modibo Diarra est astrophysicien, navigateur interplanétaire, concepteur de Pathfinder et responsable pour la Nasa du programme de recherche d’eau sur la planète Mars. Accessoirement, premier ministre du Mali, pays où il est né à Nioro du Sahel dans la région des Kayes. Son parcours ? Le savoir. Marche après marche, lieu après lieu. Sa chance ? L’éducation. J’en ai rencontré, garçonnets et fillettes, adolescents enjoués et jeunes filles délurées, qui lui ressemblent, pas seulement physiquement, ils sont de toutes carnations, du blanc laiteux au noir de jais, du beige mat au jaune tendre, du marron pastel au rose fondant, les yeux vifs, le sourire hardi de ceuxChei qui n’ont aucunement peur du monde. Ils lui ressemblent parce qu’ils sont en florescence de toutes les destinées, celles qui s’inventent. Et c’est en France. Dans les quartiers mais aussi dans le cœur des villes. Dans les transports et dans les écoles. Pas toutes, j’en conviens. Mais il y a toujours ici ou là, un prof téméraire qui sort les élèves de leur établissement, les emmène au cinéma ou ailleurs, à la rencontre de la complexité et de la diversité d’autres univers sociaux et culturels. C’est aussi dans les Outremers.

    Un conte, pas une légende, un conte raconte qu’un vieil homme n’ayant plus toute sa vigueur, longeant une plage, découvre un tapis frémissant de milliers de méduses. Il ne pourra les remettre toutes à la mer. Il commence pourtant. L’une après l’autre. Et à chacun de ses gestes, quelle différence pour celle qu’il aura juste poussée un peu à ce moment précis où elle en a besoin ! Il le fait avec l’attention et l’exigence d’un éducateur.

    C’est la France. Dans ces endroits où l’on ne cherche pas chimériquement d’inexistants pays d’origine, car chaque jour opère, sans tapage, l’alchimie entre ses cultures millénaires, ses cultures centenaires et les cultures du monde qu’elle a ramenées de toutes ses aventures. Et s’inventent des solutions citoyennes aux abandons publics, et se fabrique une convivialité de palier, de marchés, de tournois, de concours et de fêtes.                                                                                                

    Ces habitants répondent mieux que tout expert ou commentateur à la question essentielle, fût-elle informulée : quel monde partageons-nous ? Idéalisme ? Pas du tout. Il faut les entendre, sur le pas de leur porte, raconter avec fierté les succès scolaires de leurs enfants, baisser le ton pour parler de la vie chère, retrouver de la fébrilité pour dire leur confiance en leurs capacités et leurs espoirs si venaient à cesser l’insulte permanente, la stigmatisation opportuniste, la démolition des services publics, la désertion économique, la capitulation politique. Ils savent pouvoir compter sur eux-mêmes, juste que cessent l’injure et l’injustice. Dans ces lieux la France fait résilience, elle refait surface, elle crée elle innove, elle façonne l’avenir car il est un enjeu de survie. Comme dans les territoires ruraux.

    La tentation de l’abstention est parfois forte. Il m’a semblé que ceux qui croient la chance venue vont, de leur propre initiative en convaincre d’autres. Combien m’ont dit : « nous avons 6 voix dans la famille », ou « avec mes oncles et mes cousins, nous sommes onze ». L’aventure n’est pas individuelle. Pas de place pour le sauve-qui-peut, chacun sachant qu’il doit faire sa part. Comme le colibri qui, pour éteindre l’incendie, transporte patiemment une puis une goutte d’eau dans son bec minuscule. Il fait sa part car elle s’additionne à celle des autres.  

    Voilà ce que révèle aussi cette campagne. Voilà pourquoi la France s’en sortira. Les Outremers ont donné le signal dès le 22 avril. Ce coup-ci, ce sera parti de là !


    Christiane Taubira, 3 mai 2012