1. Que savent-ils de la Justice ?

    Ainsi, comme il était à prévoir, le bruit et la fureur se sont tassés. Jusqu’à la prochaine ? La prochaine quoi, au fait ? Leur prochaine panique. Chaque fois qu’un acte mettra en lumière, de façon rigoureuse, l’impasse de leur politique passée, ils feront diversion par des cris et anathèmes. Ils ne supportent pas l’idée de notre efficacité. C’est pourtant l’épreuve que nous imposerons à chacune de nos décisions. La Justice n’est pas un terrain d’affrontements partisans. Car elle structure la démocratie.  Elle est le lieu où se garantissent nos libertés individuelles et nos libertés publiques, où se définissent, en équité ou en égalité, nos obligations.  Parce que les derniers gouvernements ont infligé à la Justice des marqueurs de partialité ou de sectarisme, ils ont fait croire qu’il existe une justice de droite, brutale. Et pour faire miroir, ils inventent une Justice de gauche, laxiste.  Il n’y a pas miroir lorsque, au démantèlement de l’arsenal juridique, judiciaire et administratif sur la délinquance économique et financière, nous répondrons par le rétablissement des incriminations, des sanctions, du délai de prescription sur les abus de biens sociaux. Il y a réparation. En temps normal. Plus encore en temps de grande précarité. Il n’y a pas miroir lorsque des complaisances de caste se traduisant par un bouclier fiscal, un paquet fiscal, l’allègement de l’impôt de solidarité sur la fortune ont conduit à creuser le déficit, aggraver la dette publique, fragiliser les capacités d’Etat sur la solidarité sociale, et que nous redemandons à chacun de contribuer selon ses capacités.  Il y a réparation. Pour le reste, qui demeure l’essentiel, il n’y a pas justice de gauche contre justice de droite. Il y a la Justice. Et une Ethique de la Justice.  Et notre haute conception de cette mission dans une démocratie. Le lieu par excellence du lien social, fondé sur la confiance. Les Français ont mis grande passion et plusieurs générations à édifier des institutions démocratiques. En contestant vivement les ordres inégalitaires. Une passion pour l’égalité et la citoyenneté.  Dans la société désormais apaisée, il nous revient de construire une justice pénale qui fixe la peine avec justesse et utilité, protège les citoyens en réduisant la récidive qui fait toujours de nouvelles victimes, œuvre à l’inclusion et à la réinsertion de ceux qu’elle aura été amenée à punir. Il nous incombe de  veiller à ce que la justice civile soit proche, prompte et efficace afin de répondre vite et bien aux besoins d’arbitrage sur les difficultés qui minent le quotidien de millions de citoyens. Il nous appartient de faire que la justice sociale soit diligente et rétablisse la balance entre le fort et le faible. Un quinquennat de justice et de justice sociale. Tel fut l’engagement pris par le Président de la République devant les Français. Vital, en ces temps où chacun ressent comme une injustice d’être appelé aux sacrifices alors qu’il fut exclu des libéralités au temps des abondances. « Gouverner, c’est maintenir les balances de la justice égales pour tous » disait F.D. Roosevelt.

     
  2. Stature présidentielle ? (2)

    La marche est haute entre le ministère de l’intérieur et la magistrature suprême, entre la place Beauvau et l’Elysée. Normalement haute.

    Nous connaissions ses dégâts en qualité de premier flic de France. Voyant partout de la délinquance, réelle, potentielle, virtuelle, métaphorique et parabolique, il légiféra et décréta à tous vents et à coups de procédures d’urgence. Directement ou par Garde de sceaux intimidé. Acte I, lois d’orientation sur la sécurité. Un ramassis de poncifs insidieux et soupçonneux, une cavalerie juridique et verbale contre ceux qui font tâche dans le paysage de Paris 7ème et de Neuilly. Jeunes de banlieues à karchériser, racoleuses passives et putatives, gens du voyage, et toutes sortes d’énergumènes qui, d’apparence, ne peuvent être citoyens.

    Acte II, démolition du lien social. Dissolution de la police de proximité, asphyxie des associations, suppression des services publics, délocalisation des services sociaux, anathèmes en tous genres, sur les jeunes voyous, les cambrioleurs sans cambriolage, les parents précarisés démissionnaires, les juges laxistes, les intellectuels droitsdelhommistes.

    Puis il claironna ‘J’ai changé’. Et procéda au hold up du début du siècle. Il extorqua les auteurs, les valeurs, les figures, les références de la gauche. De Jaurès à Blum, il détroussa une gauche un temps tétanisée par l’audace.

    Et des millions d’imprudents le crurent.

    Que pouvait-on attendre d’un quinquennat commençant à l’esbroufe ?  Restait encore le superlatif avec Guy Môquet.

    Etourdi par une telle victoire au bluff, il laissa inconsidérément apparaître sa nature et ses goûts. Avec la vulgarité du parvenu. Surpris par l’émoi collectif, il tenta de nous estourbir par une inépuisable frénésie.

    Il en a gardé l’habitude dans la campagne : il fait, il a fait, il veut faire, il va faire. Quand donc pensera-t-il ?   

    La marche est normalement haute. L’Elysée est censé surplomber place Beauvau et place Vendôme, en veillant au respect du droit plutôt qu’en le broyant à chaque fait divers, en respectant la séparation des pouvoirs plutôt que d’asservir ou domestiquer les institutions. Car le pouvoir doit arrêter le pouvoir, ainsi raisonnait Montesquieu. 

    Au lieu de cela, il déploya un activisme délirant pour dépecer, saper, dénaturer les services publics. Avec des attentions particulières contre l’école et contre la justice. A cette croisée, et à celle de sa peur des jeunes autant que des pauvres (que sa politique a pourtant multipliés !), il montra une obsession effrénée de démantèlement des ordonnances de 1945 et 1958 sur la justice pour les mineurs. Oublieux de ses propres méfaits, il proclama récemment qu’il faut réformer l’ordonnance de 1945, alors qu’il l’a déjà tant molestée par lois Perben et par décrets. Etonnamment sans toucher à l’exposé des motifs. Inadvertance ou inintelligence de l’intention qui dicta ces ordonnances ?

    Ce coup-ci, il clarinetta ‘J’ai compris’. C’était à Villepinte. Depuis, nul signe de telle vérité.   

    Oui, la marche est haute. Très haute. Très très haute. Il n’a pas su la gravir. Pas pu. Pourra pas.  

     

     

     
  3. Communautarisme ?



    Il a annoncé un préfet musulman. Puis un préfet noir. Il s’est réjoui de
    l’arrivée d’un journaliste noir sur une chaîne privée. Récemment, il a
    décrit un soldat d’apparence musulmane. Entre-temps, il avait nommé un
    conseiller chargé des relations avec les ‘communautés’ juive, musulmane,
    chinoise, et d’autres. Chanoine-président, il s’est prosterné devant le
    pape et a disqualifié l’instituteur au profit du prêtre et du pasteur.
    Il s’est incliné devant d’étranges mœurs en s’exprimant publiquement
    dans une salle où les hommes et les femmes étaient assis séparément. Il
    a fait mieux ces jours derniers, des bus de femmes suivant des bus
    d’hommes pour l’applaudir à Villepinte. Il y a peu, il ne comprenait pas
    pourquoi Rachida Dati (par compétence ethnique ?) ne disait rien sur la
    Libye. Il avait déjà pêle-mêle dénoncé les Noirs et les Arabes des halls
    d’immeubles, traqué les gens du voyage puis fustigé les Roms, pourchassé
    les mariages gris, menacé de déchéance de nationalité l’armée des
    criminels potentiels, flairé des délinquants dès la maternelle, approuvé
    l’empoignade sur l’identité nationale, béni les bisbilles sur l’islam,
    inventé le secret partagé, misé sur l’ADN. Il a gâché une belle
    transposition en droit interne de directive européenne en la
    rétrécissant, croyant flatter les Arméniens. Après avoir étreint l’UOIF,
    il veut désormais l’éteindre. Versatile ? Pas plus que pour la
    discrimination positive vénérée puis enterrée sans cérémonie. Ni le tour
    de passe-passe sur la double peine. Ni la virevolte sur le droit de vote
    des étrangers. Ni même l’environnement qui commence à bien faire.
    Infatigable, il s’affairait et se chargeait dans le même temps de caser
    amis et affidés dans des conseils d’administration, à la présidence
    d’entreprises publiques ou dans des ambassades. Du clan aux communautés.
    Question de morale publique, de sens du bien commun, de rapport à la
    chose publique. Car ce qu’il y a de commun dans ces choix et ces actes,
    c’est la cohérence, la constance. Plier l’appareil d’Etat pour le mettre
    au service d’une coterie. Obliger son clan. Et projeter sur la société
    le même regard tribal. Voir partout des croyances, des couleurs, des
    malfaiteurs, nulle part des citoyens. Comment, dès lors, du sommet de
    l’Etat, signifier qu’être démocrate, ce n’est sûrement pas céder si
    aisément, si fréquemment, à cette tentation de restreindre les libertés
    individuelles, racornir les libertés publiques, esquinter le contrat
    social ? A chaque fait divers, à chaque effervescence, à chaque
    provocation. Comment, dès lors, du sommet de l’Etat, signifier qu’être
    républicain, c’est garder constamment à l’esprit que la République
    laïque proclame qu’il ne peut être fait aucune différence entre les
    citoyens. Que néanmoins, les différences réelles ne sauraient servir de
    prétexte aux discriminations. Que les individus, dont l’identité peut se
    décliner en multiples appartenances, n’en sont pas moins égaux, que la
    citoyenneté politique transcende les citoyennetés culturelles et
    sociales, car c’est par elle que nous faisons société.

    Communautariste. Telle est pourtant l’accusation suprême qu’il profère à
    tort et à travers. Inviter les étrangers aux rendez-vous démocratiques ?
    Communautarisme. Constater la déshérence dans les banlieues depuis la
    désertion des services publics ? Communautarisme. S’offusquer des
    conditions carcérales ? Traiter les Roms en européens ? Protester contre
    l’humiliation d’étudiants et s’inquiéter de nos relations avec le monde
     ? Communautarisme. Percevoir le patrimoine commun dans les cultures
    régionales ? Communautarisme. La vindicte plutôt que le débat.

    Ainsi, le silence peut recouvrir les inquiétudes sur le vieillissement
    démographique, les angoisses identitaires, les affolements sur
    l’économie qui se dérobe, les craintes sur le système social, les
    politiques dévastatrices.

    Le silence ? Jamais très longtemps. Il explose vite en vociférations
    haineuses.

     
  4. 46ème “journée internationale de lutte contre le racisme”.



    Décidée en 1966 par les Nations Unies en mémoire du massacre de
    Sharpeville en Afrique du sud en 1960, où 69 personnes furent
    assassinées par la police lors d’une manifestation pacifique contre la
    loi d’apartheid sur les pass, cette journée est censée nous mobiliser
    chacun chez soi et chacun à l’écoute du monde.

    En France, cette journée survient à un moment de grand émoi, et même
    d’effroi, alors qu’une monstrueuse bravade vient provoquer la République
    sur la solidité de ses fondations. En pleine campagne présidentielle, à
    un moment où la parole est abondante, l’écoute maximale, et où chaque
    mot vaut engagement.

    Le drame de Montauban et la tragédie de Toulouse ne sont pas des faits
    divers. Au triple sens de leur gravité, de leur impossible
    intelligibilité et du fait qu’ils ne doivent pas faire diversion.

    Il y a une démence meurtrière dans ces actes. Et peu importe le déclic.
    Aucune explication n’est recevable. Ces enfants assassinés n’ont rien à
    voir avec aucun sujet que l’on puisse supposer ou évoquer. Il y a des
    circonstances où toute hypothèse devient obscène.

    Nous devons nous poser la question de savoir ce qui s’est décousu,
    défait, délité dans le monde que nous fréquentons.

    Ces haines viennent de si loin !

    Sommes-nous innocents de l’état du monde ? Quelle lecture laissons-nous
    donner du monde ?

    Refuser le racisme n’est pas un exercice mondain, c’est un combat. Ce
    combat nous interdit de banaliser les propos qui en relèvent.
    D’absoudre, sous prétexte d’union nationale, ceux qui à longueur d’année
    ou de campagne électorale attisent les rancœurs, exacerbent le dépit,
    jouent avec la désespérance. Car aucune trêve ne peut combler les
    dévastations produites par les flots de haine qui ont déferlé autour du
    débat avorté sur l’identité nationale ; les dérives autour du
    pseudo-débat sur l’islam ; les querelles sur la déchéance de nationalité
     ; les manipulations concernant la viande hallal ; les éructations contre
    la bi-nationalité ; les déblatérations perfides et fourbes sur les
    civilisations supérieures ; l’agitation venimeuse du spectre migratoire.

    Les haines viennent de loin, embrasées par le karcher, les charters,
    l’ADN, le discours de Dakar, celui de Grenoble, la stigmatisation des
    Comoriens à Marseille, les lois vestimentaires, les disputes
    alimentaires, l’épouvantaillisation du vote des étrangers.

    Aucune trêve ne peut gommer ces mots aux filiations odieuses qui visent
    à justifier la violence des exclusions et des discriminations, à
    distiller des peurs qui ne sont peut-être pas toutes irrationnelles mais
    sont toutes mutilantes.


    On peut créditer les deux principaux candidats d’une même solennité face
    au drame ; et même d’une égale sincérité.

    Mais on ne peut faire comme si leurs paroles se valaient. Ni dans le
    passé, ni dans le présent.

    Lorsque le candidat-président-sortant prend des accents cérémonieux pour
    appeler à l’unité nationale, on entend bien qu’il plaide pour une Union
    nationale.

    Lorsque le candidat Hollande appelle au rassemblement autour de l’unité
    républicaine, on entend tout à fait autre chose. Non une négation de la
    Nation, la Nation est un fait. Mais une référence à la République, à la
    volonté, au choix, au destin commun, au projet, au contrat qui nous lie
    par la citoyenneté, sans distinction ni d’origine, ni de croyance, ni de
    quelque signe que ce soit. Un contrat civique et laïc. Pas le sort, mais
    un choix. Ni repli ni défensive, un dessein forgé ensemble.

    Et ce cri mien : après, vite, très vite, labourer à la justice sociale,
    semer le respect, planter les droits réels, pour que pousse l’espoir sur
    le terreau où des gamins deviennent assassins.

    Il faut rappeler ces vérités, pour qu’elles nous révoltent plus qu’elles
    ne nous meurtrissent, pour qu’elles nous redressent plus qu’elles ne
    nous abattent : le racisme tue. L’antisémitisme tue.

    Nous avons la responsabilité de notre société mais aussi celle du monde.
    Nous avons l’obligation de faire que le monde devienne un lieu de
    rencontre, de partage, d’acceptation de l’autre. C’est beaucoup moins
    qu’une utopie. C’est simplement la condition pour que le monde ne sombre
    pas dans la barbarie.

    Il nous reste donc à œuvrer, à batailler pour que tout près de nous et
    loin de nous émerge cette vérité énoncée par Frantz Fanon : /« Je me
    découvre dans un monde où les choses font mal. Le Nègre n’est pas. Pas
    plus que le Blanc. Il faut vouloir l’homme, où qu’il se trouve… Il y a
    ma vie prise au lasso de l’existence et ma liberté qui me renvoie à
    moi-même »/.