1. Stature présidentielle ? ( 3 )

    « Je suis de ceux qui disent non à l’ombre » Aimé Césaire.

    Une campagne de deuxième tour est propice au manichéisme. Deux candidats s’affrontent. Le paysage politique devient binaire. Un duel. A coups de joutes et d’ironies. On goûte volontiers l’esprit caustique, d’un côté ou de l’autre. Nous n’avons tel plaisir que d’un côté, cette fois-ci. De l’autre, la glissade s’est poursuivie jusqu’au 3ème sous-sol du caniveau. Un député, déshonorant la belle fonction parlementaire, lâché dans un meeting comme dans un combat de boue, tient des propos crapoteux, plus humiliants pour lui que pour ses cibles. C’est que le ton est donné en haut lieu. Pas de limites. Les fantassins comprennent : pas de quartier ! C’est un fait que la tenue du candidat fait la tenue de la campagne.

    Nous connaissons ce risque du manichéisme. Nous qui aimons la belle politique, la majuscule, celle qui se soucie de tous et de chacun, allie le vivre ensemble français et le buen vivir sud-américain, nous nous fixons quelques règles. D’abord, l’une qui me vient de mon éducation : traiter l’adversaire avec respect et l’ennemi sans haine. Une autre, par éthique : demeurer résolument sur le champ politique. Jamais la moindre incursion dans le champ privé ou personnel. Et puis, avouons, nous savourons ces rendez-vous démocratiques. Alors nous mettons un soin particulier à nos atours. Ces ressorts qui, chaque jour, nous donnent envie de faire notre part, nous prenons le temps de les présenter, de dire le sens de ce moment de notre vie que nous consacrons aux autres, parce que chacun est précieux et pour que chacun puisse prendre soin d’autres. Bien vivre ensemble. Je connais des députés de la droite républicaine qui agissent et raisonnent ainsi. Je pense à Etienne Pinte. Et à quelques autres.

    C’est notre souci. Et nous en connaissons les conditions : une société qui retrouve confiance et paix, afin de mobiliser ses énergies et ses intelligences. Aucune chance avec celui qui « veut faire de la France une nouvelle frontière future de la civilisation du 21ème siècle ». Car telle est la dernière ambition du candidat de l’UMP. Cette hantise de la frontière et de la civilisation devient monomaniaque. Régis Debray fait l’éloge des frontières comme remparts permettant des contre-pouvoirs ; le contraire de l’écrasement de tous les pouvoirs. La frontière est aussi le lieu physique où l’on sait que commence la rencontre avec l’autre. Aucune chasse aux voix ne peut rendre ordinaire et inoffensive cette charge contre les engagements européens de la France, ni anodine cette déclaration d’hostilité au reste du monde. Des propos ministériels et présidentiels ont, tout le quinquennat durant, donné le la en fustigeant l’autre, le différent. A posteriori, ils renseignent sur cette ambition dernière.

    Aucun étranger ne pourra jamais faire plus de mal à la France. Car aucun ne pourra ainsi brouiller l’idée même de ce qu’est ce pays, par son histoire, ses cultures et ses luttes, l’idée de ce qu’il est dans la tête de ses habitants et de la place qu’il occupe dans l’imaginaire universel, comme référence, comme recours, comme preuve d’un autre destin possible, espoir vibrant qui tient chaud aux opprimés qui, chez eux, bravent des pouvoirs autoritaires.  

    « Où que nous regardions

    L’ombre gagne

    L’un après l’autre les foyers s’éteignent

    Le cercle d’ombre se resserre

    Mais je suis de ceux qui disent non à l’ombre

    Ah tout l’espoir n’est pas de trop pour regarder le siècle en face »

    Christiane Taubira, 2 mai 2012