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  2. 46ème “journée internationale de lutte contre le racisme”.



    Décidée en 1966 par les Nations Unies en mémoire du massacre de
    Sharpeville en Afrique du sud en 1960, où 69 personnes furent
    assassinées par la police lors d’une manifestation pacifique contre la
    loi d’apartheid sur les pass, cette journée est censée nous mobiliser
    chacun chez soi et chacun à l’écoute du monde.

    En France, cette journée survient à un moment de grand émoi, et même
    d’effroi, alors qu’une monstrueuse bravade vient provoquer la République
    sur la solidité de ses fondations. En pleine campagne présidentielle, à
    un moment où la parole est abondante, l’écoute maximale, et où chaque
    mot vaut engagement.

    Le drame de Montauban et la tragédie de Toulouse ne sont pas des faits
    divers. Au triple sens de leur gravité, de leur impossible
    intelligibilité et du fait qu’ils ne doivent pas faire diversion.

    Il y a une démence meurtrière dans ces actes. Et peu importe le déclic.
    Aucune explication n’est recevable. Ces enfants assassinés n’ont rien à
    voir avec aucun sujet que l’on puisse supposer ou évoquer. Il y a des
    circonstances où toute hypothèse devient obscène.

    Nous devons nous poser la question de savoir ce qui s’est décousu,
    défait, délité dans le monde que nous fréquentons.

    Ces haines viennent de si loin !

    Sommes-nous innocents de l’état du monde ? Quelle lecture laissons-nous
    donner du monde ?

    Refuser le racisme n’est pas un exercice mondain, c’est un combat. Ce
    combat nous interdit de banaliser les propos qui en relèvent.
    D’absoudre, sous prétexte d’union nationale, ceux qui à longueur d’année
    ou de campagne électorale attisent les rancœurs, exacerbent le dépit,
    jouent avec la désespérance. Car aucune trêve ne peut combler les
    dévastations produites par les flots de haine qui ont déferlé autour du
    débat avorté sur l’identité nationale ; les dérives autour du
    pseudo-débat sur l’islam ; les querelles sur la déchéance de nationalité
     ; les manipulations concernant la viande hallal ; les éructations contre
    la bi-nationalité ; les déblatérations perfides et fourbes sur les
    civilisations supérieures ; l’agitation venimeuse du spectre migratoire.

    Les haines viennent de loin, embrasées par le karcher, les charters,
    l’ADN, le discours de Dakar, celui de Grenoble, la stigmatisation des
    Comoriens à Marseille, les lois vestimentaires, les disputes
    alimentaires, l’épouvantaillisation du vote des étrangers.

    Aucune trêve ne peut gommer ces mots aux filiations odieuses qui visent
    à justifier la violence des exclusions et des discriminations, à
    distiller des peurs qui ne sont peut-être pas toutes irrationnelles mais
    sont toutes mutilantes.


    On peut créditer les deux principaux candidats d’une même solennité face
    au drame ; et même d’une égale sincérité.

    Mais on ne peut faire comme si leurs paroles se valaient. Ni dans le
    passé, ni dans le présent.

    Lorsque le candidat-président-sortant prend des accents cérémonieux pour
    appeler à l’unité nationale, on entend bien qu’il plaide pour une Union
    nationale.

    Lorsque le candidat Hollande appelle au rassemblement autour de l’unité
    républicaine, on entend tout à fait autre chose. Non une négation de la
    Nation, la Nation est un fait. Mais une référence à la République, à la
    volonté, au choix, au destin commun, au projet, au contrat qui nous lie
    par la citoyenneté, sans distinction ni d’origine, ni de croyance, ni de
    quelque signe que ce soit. Un contrat civique et laïc. Pas le sort, mais
    un choix. Ni repli ni défensive, un dessein forgé ensemble.

    Et ce cri mien : après, vite, très vite, labourer à la justice sociale,
    semer le respect, planter les droits réels, pour que pousse l’espoir sur
    le terreau où des gamins deviennent assassins.

    Il faut rappeler ces vérités, pour qu’elles nous révoltent plus qu’elles
    ne nous meurtrissent, pour qu’elles nous redressent plus qu’elles ne
    nous abattent : le racisme tue. L’antisémitisme tue.

    Nous avons la responsabilité de notre société mais aussi celle du monde.
    Nous avons l’obligation de faire que le monde devienne un lieu de
    rencontre, de partage, d’acceptation de l’autre. C’est beaucoup moins
    qu’une utopie. C’est simplement la condition pour que le monde ne sombre
    pas dans la barbarie.

    Il nous reste donc à œuvrer, à batailler pour que tout près de nous et
    loin de nous émerge cette vérité énoncée par Frantz Fanon : /« Je me
    découvre dans un monde où les choses font mal. Le Nègre n’est pas. Pas
    plus que le Blanc. Il faut vouloir l’homme, où qu’il se trouve… Il y a
    ma vie prise au lasso de l’existence et ma liberté qui me renvoie à
    moi-même »/.