1. Une justice du 3ème millénaire

    On me dit que ces derniers jours quelques incurables m’accusent sur tweeter de donner aux magistrats ‘ordre de libérer les criminels’ tout en me préparant à offrir des médailles aux ‘jeunes de banlieue qui brûleront des voitures’. Simple exercice de vulgarisation de ce que propagent certains élus. C’est le syndrome de la toupie : un ressassement qui, depuis six mois, tourne sur lui-même et finira comme chacun sait, affalé et immobile. Aucun intérêt à cette nostalgie du temps récent où, à coups de ‘petits pois’ et de ‘cheffe des procureurs’, on faisait croire que la magistrature était aux ordres. Aucun intérêt si ce n’est la marque, dans ce jeu sordide, d’une insultante indifférence aux victimes et d’un irrémédiable mépris pour les juges. 
    Foin de ces chimères de troglodytes. Nous avons bel et bien entamé la modernisation de la Justice du 3ème millénaire. Une Justice accessible, par l’aide juridictionnelle accrue pour les plus démunis, le renforcement de la proximité, le recrutement de magistrats et greffiers pour réduire les délais d’audiencement. Une Justice efficace, par la hausse du budget des enquêtes et expertises, les innovations informatiques pour accélérer et sécuriser les procédures, des méthodes rigoureuses et efficientes pour prévenir la récidive et éviter de nouvelles victimes. Une justice indépendante qui, justement, lève toute suspicion sur les magistrats. Indépendance non pour le confort des juges mais pour la confiance des justiciables en l’impartialité. Fin des instructions dans les affaires individuelles, transparence totale dans la nomination des magistrats… C’est l’enjeu de la réforme du Conseil supérieur de la magistrature. Une Justice protectrice des victimes, par la généralisation des Bureaux d’aide aux victimes, l’augmentation des moyens confiés aux associations, la consolidation du 08Victimes, l’évaluation de la justice restauratrice. Une Justice responsable, dynamique et visionnaire, très engagée dans l’action européenne, s’impliquant à l’internationale dans la lutte contre la criminalité organisée, les trafics de toutes sortes, la corruption, le terrorisme.
    L’avenir n’est pas écrit. Il ressemblera à nos enfants, à la façon dont nous leur inculquerons le respect d’eux-mêmes, le respect des lois, le respect des autres, dont nous leur donnerons goût à l’éducation pour garantir leur liberté, assurer leur autonomie, les rendre auteurs de leur destinée. L’avenir n’est pas écrit. Il aura les contours, le relief, la vitalité et la densité que lui donneront nos enfants, tels que nous les y aurons préparés. Tous. C’est le début d’un chemin. Je vous le souhaite lumineux, dès 2013. Belle et bonne année

     
  2. Que savent-ils de la Justice ?

    Ainsi, comme il était à prévoir, le bruit et la fureur se sont tassés. Jusqu’à la prochaine ? La prochaine quoi, au fait ? Leur prochaine panique. Chaque fois qu’un acte mettra en lumière, de façon rigoureuse, l’impasse de leur politique passée, ils feront diversion par des cris et anathèmes. Ils ne supportent pas l’idée de notre efficacité. C’est pourtant l’épreuve que nous imposerons à chacune de nos décisions. La Justice n’est pas un terrain d’affrontements partisans. Car elle structure la démocratie.  Elle est le lieu où se garantissent nos libertés individuelles et nos libertés publiques, où se définissent, en équité ou en égalité, nos obligations.  Parce que les derniers gouvernements ont infligé à la Justice des marqueurs de partialité ou de sectarisme, ils ont fait croire qu’il existe une justice de droite, brutale. Et pour faire miroir, ils inventent une Justice de gauche, laxiste.  Il n’y a pas miroir lorsque, au démantèlement de l’arsenal juridique, judiciaire et administratif sur la délinquance économique et financière, nous répondrons par le rétablissement des incriminations, des sanctions, du délai de prescription sur les abus de biens sociaux. Il y a réparation. En temps normal. Plus encore en temps de grande précarité. Il n’y a pas miroir lorsque des complaisances de caste se traduisant par un bouclier fiscal, un paquet fiscal, l’allègement de l’impôt de solidarité sur la fortune ont conduit à creuser le déficit, aggraver la dette publique, fragiliser les capacités d’Etat sur la solidarité sociale, et que nous redemandons à chacun de contribuer selon ses capacités.  Il y a réparation. Pour le reste, qui demeure l’essentiel, il n’y a pas justice de gauche contre justice de droite. Il y a la Justice. Et une Ethique de la Justice.  Et notre haute conception de cette mission dans une démocratie. Le lieu par excellence du lien social, fondé sur la confiance. Les Français ont mis grande passion et plusieurs générations à édifier des institutions démocratiques. En contestant vivement les ordres inégalitaires. Une passion pour l’égalité et la citoyenneté.  Dans la société désormais apaisée, il nous revient de construire une justice pénale qui fixe la peine avec justesse et utilité, protège les citoyens en réduisant la récidive qui fait toujours de nouvelles victimes, œuvre à l’inclusion et à la réinsertion de ceux qu’elle aura été amenée à punir. Il nous incombe de  veiller à ce que la justice civile soit proche, prompte et efficace afin de répondre vite et bien aux besoins d’arbitrage sur les difficultés qui minent le quotidien de millions de citoyens. Il nous appartient de faire que la justice sociale soit diligente et rétablisse la balance entre le fort et le faible. Un quinquennat de justice et de justice sociale. Tel fut l’engagement pris par le Président de la République devant les Français. Vital, en ces temps où chacun ressent comme une injustice d’être appelé aux sacrifices alors qu’il fut exclu des libéralités au temps des abondances. « Gouverner, c’est maintenir les balances de la justice égales pour tous » disait F.D. Roosevelt.

     
  3. Harcèlement sexuel : la fin de l’impunité

    Le harcèlement sexuel retrouve une existence juridique : le premier projet de loi du quinquennat entré en discussion le mercredi 11 juillet au Sénat a été adopté à l’unanimité des deux assemblées le 31 juillet. Une procédure accélérée par laquelle le gouvernement exprime sa prise en compte de l’urgence dans laquelle se trouvaient les victimes depuis l’abrogation de la précédente loi par le conseil constitutionnel en mai dernier : notre texte propose une nouvelle définition du délit et des peines graduées. Il est le fruit d’un travail concerté avec le ministère des droits des femmes et se nourrit des nombreuses propositions de loi émanant en particulier du Sénat.

    Lire le dossier de presse sur le site du ministère de la justice.

    La loi ” Harcèlement sexuel” est la première de ce gouvernement.

    Signature de la première loi du quinquennat Signature de la première loi du quinquennat Hollande

     
  4. Harcèlement sexuel déclaré hors-le-droit !

    Le mois de mai est un mois de femmes.

    Je ne parle pas de cette religion à mystères et commandements qui vénère une immaculée conception comme si une chose aussi belle et douce que l’amour était péché.

    Je ne parle pas non plus de la déesse païenne Maïa et de ses fleurs.

    Je pense en passant, je dois l’avouer, aux femmes de la Plaza de Mayo à Buenos Aires, ces mères et grand-mères qui, une fois chaque semaine, tournaient dans le sens inverse de l’aiguille d’une montre sur cette place qui sert de parvis à la Casa Rosada, maison rosée équivalente de la Maison blanche ou de l’Elysée. Lors de leur premier sit-in, les militaires de la dictature leur donnèrent ordre de circuler. Imaginatives, elles circulèrent…en rond. Trente ans durant, chaque jeudi. Elles portaient un foulard blanc, en tissu de langes, réclamant leurs enfants disparus sous la dictature Videla. Les brutes du pouvoir les nommèrent ‘las locas’, les folles. Mères de la Place de mai, elles commencèrent, à dire vrai, le 30 avril 1977. Juste la veille.

    Le mois de mai, en pays tempéré est un mois où l’on plante, où l’on sème. Où l’on s’aime aussi, mais ce n’est pas le seul.

    Aimer suppose du respect. Harceler n’a rien à y voir.

    Beaucoup parmi les hommes, y compris des diplômés et des chics, croient que la drague lourde, la rengaine crue, l’insistance épaisse, la proposition triviale, la hardiesse grossière sont des méthodes de séduction. Ce que je dis là relève de l’intuitif.

    Ayant autorité, professionnelle ou publique, il en est qui en usent comme méthodes de prédation. Cette affirmation relève de l’empirique.

    Une trentaine de plaintes au moins semblent en cours d’instruction. Une trentaine de femmes ayant osé, malgré la subordination et ses risques, malgré les frais judiciaires estimés entre 10 000 et 20 000 euros, malgré l’incertitude du verdict et ses effets ravageurs. Ça, c’est de la statistique.  

    En ayant recours à la justice, ces femmes se posent en sujets de droit contre ceux qui les traitent en objets de désir. Elles disposaient d’une loi. Nous fûmes quelques unes en janvier 2002, à considérer et à dire à voix haute que cette loi pêchait par généralité et imprécision, eu égard à sa version précédente dix ans plus tôt. Le mieux étant parfois l’ennemi du bien. Mais au moins cette loi existait-elle, et le harcèlement était hors-la-loi par le fait du Droit.

    Le mois de mai est un mois de femmes. Nous sommes plus belles car ce temps de floraison est propice aux décolletés et aux sourires. Nous sommes la moitié du ciel. Et de tous les pays de la Terre. Imagine-t-on une démocratie qui se croit si vertueuse qu’elle donne des leçons au monde et qui, cependant, livre un citoyen sur deux, potentiellement exposé, aux abus du plus fort. Pire, le désarme. Une qui ne s’en accommode pas, c’est l’Ethique.  

    C’est pourtant en ce mois de mai que les neuf Sages du Conseil constitutionnel décidèrent d’abroger la loi punissant le harcèlement sexuel. Sagesse ? Vide juridique. Invalidation de plaintes en cours. Largage de victimes en pleine traversée judiciaire. Nouvelle catégorie de sans-droits. ‘Le malheur d’autrui n’est qu’un songe.’

    Christiane Taubira, le 11 mai 2012

     ( Voir aussi : Participation à la table ronde “Femmes et culture” par Le temps des femmes, le mardi 15 mai à 17h00 )

     

     

     
  5. Les méduses et le colibri

    Cheick Modibo Diarra est astrophysicien, navigateur interplanétaire, concepteur de Pathfinder et responsable pour la Nasa du programme de recherche d’eau sur la planète Mars. Accessoirement, premier ministre du Mali, pays où il est né à Nioro du Sahel dans la région des Kayes. Son parcours ? Le savoir. Marche après marche, lieu après lieu. Sa chance ? L’éducation. J’en ai rencontré, garçonnets et fillettes, adolescents enjoués et jeunes filles délurées, qui lui ressemblent, pas seulement physiquement, ils sont de toutes carnations, du blanc laiteux au noir de jais, du beige mat au jaune tendre, du marron pastel au rose fondant, les yeux vifs, le sourire hardi de ceuxChei qui n’ont aucunement peur du monde. Ils lui ressemblent parce qu’ils sont en florescence de toutes les destinées, celles qui s’inventent. Et c’est en France. Dans les quartiers mais aussi dans le cœur des villes. Dans les transports et dans les écoles. Pas toutes, j’en conviens. Mais il y a toujours ici ou là, un prof téméraire qui sort les élèves de leur établissement, les emmène au cinéma ou ailleurs, à la rencontre de la complexité et de la diversité d’autres univers sociaux et culturels. C’est aussi dans les Outremers.

    Un conte, pas une légende, un conte raconte qu’un vieil homme n’ayant plus toute sa vigueur, longeant une plage, découvre un tapis frémissant de milliers de méduses. Il ne pourra les remettre toutes à la mer. Il commence pourtant. L’une après l’autre. Et à chacun de ses gestes, quelle différence pour celle qu’il aura juste poussée un peu à ce moment précis où elle en a besoin ! Il le fait avec l’attention et l’exigence d’un éducateur.

    C’est la France. Dans ces endroits où l’on ne cherche pas chimériquement d’inexistants pays d’origine, car chaque jour opère, sans tapage, l’alchimie entre ses cultures millénaires, ses cultures centenaires et les cultures du monde qu’elle a ramenées de toutes ses aventures. Et s’inventent des solutions citoyennes aux abandons publics, et se fabrique une convivialité de palier, de marchés, de tournois, de concours et de fêtes.                                                                                                

    Ces habitants répondent mieux que tout expert ou commentateur à la question essentielle, fût-elle informulée : quel monde partageons-nous ? Idéalisme ? Pas du tout. Il faut les entendre, sur le pas de leur porte, raconter avec fierté les succès scolaires de leurs enfants, baisser le ton pour parler de la vie chère, retrouver de la fébrilité pour dire leur confiance en leurs capacités et leurs espoirs si venaient à cesser l’insulte permanente, la stigmatisation opportuniste, la démolition des services publics, la désertion économique, la capitulation politique. Ils savent pouvoir compter sur eux-mêmes, juste que cessent l’injure et l’injustice. Dans ces lieux la France fait résilience, elle refait surface, elle crée elle innove, elle façonne l’avenir car il est un enjeu de survie. Comme dans les territoires ruraux.

    La tentation de l’abstention est parfois forte. Il m’a semblé que ceux qui croient la chance venue vont, de leur propre initiative en convaincre d’autres. Combien m’ont dit : « nous avons 6 voix dans la famille », ou « avec mes oncles et mes cousins, nous sommes onze ». L’aventure n’est pas individuelle. Pas de place pour le sauve-qui-peut, chacun sachant qu’il doit faire sa part. Comme le colibri qui, pour éteindre l’incendie, transporte patiemment une puis une goutte d’eau dans son bec minuscule. Il fait sa part car elle s’additionne à celle des autres.  

    Voilà ce que révèle aussi cette campagne. Voilà pourquoi la France s’en sortira. Les Outremers ont donné le signal dès le 22 avril. Ce coup-ci, ce sera parti de là !


    Christiane Taubira, 3 mai 2012